Dans Madame Bovary (1857), Gustave Flaubert raconte l’histoire d’Emma, qui rêve passionnément du bonheur. Elle l’imagine intense, romanesque, éclatant : un amour absolu, une vie extraordinaire, des émotions dignes des romans qu’elle dévore. Pourtant, plus elle poursuit ce bonheur rêvé, plus il lui échappe. À force de le chercher dans des images et des mots trop grands, elle finit par ne plus trouver de satisfaction dans la réalité même de sa vie.
Cette histoire nous interroge : le bonheur existe -t-il réellement, ou bien n’est-il parfois qu’un mot auquel nous attachons des rêves et des illusions ?
Car le bonheur est sans doute l’un des mots les plus fantasmés et les plus désirés. Nous l’évoquons souvent comme une évidence : chacun semble savoir ce qu’il signifie. Après tout, comme l’écrivait Blaise Pascal dans ses Pensées (1670) : « Tous les hommes recherchent d’être heureux, jusqu’à ceux qui vont se pendre. »
Mais si tout le monde parle du bonheur et affirme le rechercher, savons-nous réellement de quoi nous parlons ?
Derrière ce mot, mettons-nous tous la même chose ? Ou bien ne désigne-t-il qu’une idée vague, un idéal séduisant, peut-être même une illusion ? Lorsque quelqu’un affirme être heureux, de quoi parle-t-il exactement ? D’une satisfaction durable de ses désirs ? D’une paix intérieure ? D’une réussite sociale ou personnelle ? D’un sentiment d’accord avec soi-même et avec le monde ?
La difficulté vient peut-être de ce que le mot « bonheur » semble à la fois évident et indéfinissable. Tout le monde croit comprendre ce qu’il signifie, mais dès que l’on cherche à le définir précisément, les réponses se multiplient et parfois se contredisent.
Pour certains philosophes, le bonheur dépendrait avant tout de notre manière de vivre et de penser. René Descartes suggérait ainsi, dans le Discours de la méthode (1637), qu’il vaut mieux « changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ».
Dans une perspective proche du stoïcisme, le bonheur ne serait donc pas un état stable et extatique, mais le fruit d’un travail intérieur à poursuivre sans relâche : apprendre à vouloir ce qui dépend de nous et à accueillir le reste.
D’autres se montrent plus méfiants à l’égard de ce mot. Le philosophe Alain écrit par exemple :« Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherché », dans ses Propos sur le bonheur (1928).
Quant à Gustave Flaubert, il exprime une vision beaucoup plus radicale dans L’Éducation sentimentale (1869), où il évoque le bonheur comme un « mythe inventé par le diable pour nous désespérer » !
Dès lors, le bonheur désigne-t-il une réalité que nous pouvons véritablement vivre, ou bien seulement un mot séduisant derrière lequel chacun projette ses propres attentes ?
Yuval Noah Harari dans Sapiens. Une brève histoire de l’humanité (2011) le traite comme un phénomène bien concret et en propose une longue analyse, notamment dans le chapitre 19 « Et ils vécurent heureux ». Il souligne surtout que le bonheur dépend fortement des attentes subjectives. Les individus évaluent leur satisfaction en fonction de l’écart entre ce qu’ils ont et ce qu’ils espèrent. Lorsque les conditions s’améliorent, les attentes augmentent aussi, ce qui peut empêcher un accroissement durable du bonheur. Par ailleurs, le bonheur serait en grande partie lié à notre biochimie cérébrale. Les émotions positives et négatives résultent de mécanismes chimiques (dopamine, sérotonine, etc.) qui maintiendraient chacun autour d’un certain « niveau moyen » de bonheur. Les événements extérieurs peuvent provoquer des variations temporaires, mais l’organisme revient ensuite à son équilibre.
Harari conclut que l’étude du bonheur reste difficile : il dépend à la fois de facteurs biologiques, psychologiques, sociaux et culturels.
Il insiste surtout sur le fait que le bonheur ne peut, en aucun cas, se réduire au plaisir. Retenons cet extrait : « ‘Celui qui a une raison de vivre, disait Nietzsche, peut endurer n’importe quelle épreuve ou presque.” Une vie qui a du sens peut être extrêmement satisfaisante même en pleine épreuve, alors qu’une vie dénuée de sens est un supplice, si confortable soit-elle. »
Ce mot de bonheur fonctionne-t-il, donc, comme un horizon qui oriente nos vies ? Ou plus précisément, le bonheur (sans jamais se laisser définir complètement) est-il ce qui accompagne notre cheminement vers ce qui fait sens à nos yeux ?
Bref, le bonheur n’est-il qu’un mot ou un repère précieux nous indiquant que nous sommes sur le bon chemin, celui qui permettra une réalisation de soi profonde et durable ?
Ou bien, plus prosaïquement, doit-on le définir par contraste avec son opposé comme le propose André Comte-Sponville (cf. texte ci-joint). Si le bonheur est difficile à définir, c’est parce qu’il reste un idéal vague que chacun imagine différemment. En revanche, le malheur est une expérience très concrète que beaucoup de personnes ont déjà vécue. Le bonheur correspondrait donc aux périodes de la vie où la joie demeure possible, même si elle n’est pas toujours présente. Ainsi, le bonheur ne serait ni une félicité permanente ni la satisfaction de tous nos désirs, mais un état relatif : celui où l’on n’est pas plongé dans le malheur.
Mais, peut-on penser le bonheur uniquement à travers l’absence de malheurs concrets ? N’est-ce pas appauvrir la notion d’une forme d’idéal auquel elle peut-être intrinsèquement relié ?
Ensemble, à travers différents petits exercices d’écriture, simples et progressifs, nous essayerons d’apporter quelques modestes éclairages puisés autant de nos expériences que de nos réflexions sur ces grandes et belles questions.
Caroline Boinon
