Les Intros de Caro

La vie a-t-elle un sens ?

Dans Les Mots (1964), Jean-Paul Sartre rapporte un souvenir d’enfance où il s’est surpris à éprouver une impression durable : celle d’être de trop, celle d’éprouver la vie seulement à travers son étrangeté et son caractère enigmatique. Rien, dans sa situation, ne semblait pourtant justifier un tel trouble. Enfant choyé, élevé dans un milieu cultivé, encouragé dans ses dispositions intellectuelles, il n’était ni abandonné ni menacé. Et pourtant, écrit-il, l’existence lui apparaissait déjà comme injustifiée. ’Être là’ ne lui semblait pas aller de soi.

Cette expérience, Sartre la raconte sans pathos. Elle n’a rien d’un drame spectaculaire. Elle ne repose sur aucun événement précis. Elle surgit presque par excès de lucidité : comme si le simple fait de vivre appelait déjà une justification que rien ne venait fournir.

Un siècle et demi plus tôt, un malaise comparable traverse une autre œuvre majeure de la littérature française. Dans René, texte publié initialement dans Le Génie du christianisme (1802), François-René de Chateaubriand met en scène un jeune homme issu d’un milieu privilégié, sensible, cultivé, mobile, qui ne parvient pourtant pas à habiter sa propre existence. René n’est ni opprimé ni marginalisé. Il voyage, observe, réfléchit. Mais partout le même sentiment le poursuit : l’ennui. « Je me trouvais accablé d’ennui ; je m’ennuyais de la vie ». Ce n’est pas le monde qui manque, c’est l’adhérence au monde.

Chez Sartre comme chez Chateaubriand, quelque chose se manifeste avec une clarté troublante : il est possible d’avoir une vie apparemment pleine et de ne pas y trouver de raisons suffisantes de vivre. L’existence est là, donnée, mais elle ne s’accompagne pas nécessairement de signification.

Ces deux textes nous placent devant une expérience de décalage entre le fait de vivre et le fait de trouver que cela vaut la peine, et dans lequel se loge souvent cette si délicate question : la vie a-t-elle un sens ?

Tout d’abord, arrétons-nous sur le terme de ‘sens’. D’une grande polysémie, ce mot  peut désigner autant une direction qu’une finalité, une valeur, une cohérence ou encore une justification. Il peut renvoyer à quelque chose de global ou de très local, de durable ou de provisoire, d’objectif ou de profondément subjectif.

La question ‘la vie a-t-elle un sens ? renvoie à de nombreuses questions entremêlées. Et c’est seulement en les distinguant que l’on peut éviter les confusions les plus fréquentes.

Parle-t-on d’un sens universel, commun à toutes les existences ? Ou bien du sens éprouvé dans une vie singulière ? D’un sens donné d’avance, ou d’un sens à construire ? D’un sens stable, ou d’un sens fragile, toujours menacé ?

Chez Aristote, la question du sens se pose dans un cadre téléologique. Dans Éthique à Nicomaque (330 avant JC), toute action humaine vise un bien suprême qui donne sa cohérence à l’ensemble de la vie. Ce bien ultime est l’eudaimonia, souvent traduite par “bonheur”, mais qu’il faut comprendre comme une forme d’accomplissement de la vie selon la raison.

La vie a donc un sens dans la mesure où elle est orientée vers sa fin propre. Vivre bien, ce n’est pas simplement vivre agréablement, mais réaliser ce que l’homme est en puissance.

À partir de cette conception, plusieurs questions émergent naturellement : Le sens de la vie serait-il donc lié à une nature humaine définissable ? Pourrait-on alors se tromper de vie comme on se trompe de but ?

A l’opposé de cette vision aristotélicienne, nous pouvons évoquer Friedrich Nietsche dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883) qui fait un constat radical : les valeurs traditionnelles qui donnaient sens à l’existence se sont effondrées. Il n’existe plus de fondement transcendant garantissant la signification intrinséque de la vie mais ouvre une autre possibilité : celle de créer de nouvelles valeurs, affirmant les forces vitales dans toutes leurs diversités au lieu de les juger. Le sens ne se découvre plus ; il se produit.

Le sens peut-il être purement créé et relatif sans s’affaiblir ? Tous les individus ont-ils la même capacité à produire du sens ? Le sens peut-il être conflictuel, pluriel, instable ?

Sur cet aspect, Sartre poursuivra le sillon nietzschéen. Dans L’Existentialisme est un humanisme (1946), il affirme que l’existence humaine ne répond à aucun plan préalable. Il n’y a pas de sens global de la vie, pas de justification extérieure. L’homme existe d’abord, puis se définit par ses choix. Cela ne signifie pas que la vie soit vide de sens, mais que le sens ne peut être que le résultat d’un engagement. Il n’y a donc pas de sens de la vie donné d’avance mais il peut y avoir, ou non,  du sens dans une vie. Le sens dépend-il donc uniquement de l’action ? Que devient le sens lorsque l’on n’agit plus ?

Albert Camus affronte frontalement la question dans Le Mythe de Sisyphe (1942). Il part d’un constat simple : l’être humain a une exigence de sens auquel le monde ne répond pas. De cette confrontation naît l’absurde. Face à ce dernier, Camus refuse autant le suicide (pourtant tentant nous dit-il !) que les consolations métaphysiques pour nous proposer une troisième voie : Vivre l’absurde sans s’y résigner en le maintenant vivant.

La réponse camusienne à l’absurde n’est ni l’espoir ni la résignation, mais la révolte qui est une tension existentielle constante et intense. Le sens n’est pas le résultat de cette révolte mais se trouve en son cœur. Le combat contre l’absurde devient ainsi un sens immanent, non parce qu’il expliquerait la vie, mais parce qu’il propose une éthique de la tenue : tenir debout dans un monde sans réponse ultime, et faire de cette tenue même, lucide, libre, passionnée, une manière de dire oui à la vie.  L’absurde est-il donc une impasse ou une ressource ?

Ensemble, à travers différents exercices d’écriture, simples et progressifs, nous essayerons d’apporter quelques modestes éclairages puisés autant dans nos expériences que de nos réflexions à ces grandes et belles questions.

Caroline Boinon

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