Les Intros de Caro

Qu’est-ce que consoler quelqu’un ?

Dans La Peste d’Albert Camus (1947) se trouve une scène qui ne ressemble en rien à une consolation au sens ordinaire du terme. Un enfant agonise, victime d’un mal absurde et injustifiable. Autour de lui, le docteur Bernard Rieux fait ce qu’il peut, c’est-à-dire presque rien. Il ne promet pas la guérison. Il ne cherche pas à donner un sens à la souffrance. Il ne dit pas que cette douleur est nécessaire, voulue ou rédemptrice. Il reste. Il soigne. Il regarde la souffrance sans la travestir. Et lorsque la mort survient, aucune parole ne vient refermer la blessure. Cette scène est dérangeante, précisément parce qu’elle semble refuser ce que l’on appelle habituellement « consoler ». Et pourtant, certains lecteurs y reconnaissent une forme de justesse morale profonde. Pourquoi ? Qu’est-ce qui se joue là ? Est-ce encore consoler, ou est-ce autre chose ? Et si ce refus du mensonge réconfortant constituait, paradoxalement, une consolation plus fidèle à l’expérience humaine que bien des paroles apaisantes ?

Quittons la fiction pour revenir au réel. Dans une émission de France Culture, intitulée Vivre après un deuil, premier épisode de la série Vivre Après, diffusé pour la première fois le 10 février 2021, une mère ayant perdu sa fille confie : « On me disait : “Tu es forte”, “Elle aurait voulu que tu continues”. À chaque fois, j’avais l’impression qu’on m’enlevait le droit d’être détruite. » Ces phrases souvent qualifiées de ‘réconfortantes’ nous sont familières. Elles sont presque devenues des réflexes sociaux. Elles sont prononcées avec bienveillance, parfois avec amour. Elles cherchent à soutenir, à empêcher l’effondrement, à maintenir un lien avec la vie. Pourtant, si ces paroles peuvent blesser et ajouter un mal supplémentaire au mal initial, n’est-ce pas, justement, parce qu’elles se hâtent de fermer un espace essentiel ? Un espace où la douleur a le droit d’exister sans être immédiatement orientée, redressée, rendue acceptable.

La consolation n’échoue-t-elle pas précisément quand elle devance la souffrance, quand elle souhaite lui impulser un rythme, une posture, une finalité ? Une consolation ‘ratée’ n’est-elle pas celle qui interdit, sans le vouloir, l’expérience même du chagrin ? Un autre témoignage, recueilli après les attentats de 2015, font écho à ces questions. Une mère endeuillée déclare : « Ce qui m’a le plus aidée, ce sont ceux qui ne disaient rien. Ceux qui s’asseyaient avec moi et restaient là. » Ici, aucune explication, aucun encouragement, aucune tentative de réparer : seulement une présence ! Une présence sans justification, sans projet, sans promesse. Être là, simplement, auprès de la douleur de l’autre.

Nous pourrions multiplier les exemples qui soulignent la complexité de la consolation. S’y aventurer, n’est-ce pas toujours prendre le risque d’aggraver plutôt que de soulager ? D’étouffer plutôt que de soutenir ? De nier la souffrance plutôt que de la reconnaitre ?

Cela signifie-t-il pour autant que tout geste de consolation doit être évité ? Autrement dit, doit-on condamner la volonté de consoler ? Ou bien est-il, au contraire, nécessaire de se demander, avec lenteur et prudence : qu’est-ce que consoler quelqu’un signifie-t-il réellement ?

Cette question engage bien plus qu’un simple savoir-faire relationnel. Elle touche à notre rapport à la souffrance, au langage, au silence, au temps, à l’autre. Consoler, est-ce soulager ? Accompagner ? Expliquer ? Plaindre ? S’indigner ? Encourager ? Se taire ? Rester ? Surtout, comment savoir ce qui est juste, ici et maintenant, pour cette personne-là ?

La philosophie n’apporte pas de réponse unique, mais elle éclaire les tensions qui traversent toute tentative de consolation. Chez Sénèque, dans ses Consolations (40 après JC), la consolation vise à aider l’autre à reprendre la maîtrise de lui-même. Il s’agit de contenir une douleur jugée excessive, de la ramener à une juste mesure par le travail de la raison. Mais cette perspective soulève immédiatement une question : où commence la violence d’une consolation qui corrige la manière de souffrir ? Aider à relativiser, à contenir, n’est-ce pas une tentative de nier la réalité ou la profondeur de la souffrance ?

À l’inverse de Sénèque, Montaigne dans ses Essais (1580), se montre profondément méfiant à l’égard des consolations trop assurées. Il observe combien les mots peuvent manquer leur cible, combien la douleur est singulière et irréductible aux recettes générales. Consoler supposerait alors une retenue, une modestie, l’acceptation de ne pas savoir. Mais cette retenue suffit-elle ? Peut-on consoler sans rien proposer, sans rien dire, sans rien comprendre ?

Avec Emmanuel Levinas, dans Totalité et Infini (1961), la question se déplace encore. Consoler ne serait ni expliquer, ni réparer, mais faire face à la vulnérabilité d’autrui. Une réponse qui ne se mesure pas à son efficacité, mais à la qualité de la présence engagée. Être là, même quand il n’y a rien à faire. Mais cette exigence est-elle tenable ? Peut-on toujours rester ? Peut-on tout porter ?

Ces perspectives nous invitent surtout à distinguer la consolation d’autres gestes avec lesquels elle est souvent confondue : consoler n’est ni encourager, ni rassurer, ni expliquer, ni réparer, ni faire oublier. La consolation semble se tenir dans un espace fragile, entre la parole et le silence, entre l’action et le retrait, entre l’aide et le respect. Peut-être découvrirons-nous que consoler quelqu’un, ce n’est pas tant changer sa douleur que changer notre manière d’être auprès d’elle.

Quoi qu’il en soit, c’est précisément parce que ce mot est extrêmement chargé et ambigu, parfois même dangereux, que nous cheminerons ensemble à travers un parcours d’écriture, simple et progressif, qui nous permettra d’explorer ce que consoler veut dire. Il ne s’agira pas de définir une bonne manière de consoler, ni d’apprendre à mieux consoler les autres mais d’explorer par l’écriture, à travers des expériences, des souvenirs, des lectures ce que signifie, pour chacun de nous, consoler ou être consolé.

L’écriture sera, comme à chaque atelier, davantage un espace de réflexion plutôt que de réponses. Un lieu où l’on pourra éprouver ses hésitations, ses maladresses, ses croyances, ses convictions, et peut-être même ses silences.

Caroline Boinon

Quand sera programmé ce sujet ?