Dans L’Idiot (1869) de Fiodor Dostoïevski, le prince Mychkine apparaît comme une figure déroutante de bonté. Il aide, donne, écoute, pardonne, sans calcul visible, sans stratégie, sans souci de préserver sa position sociale ou son image. Lorsqu’il offre son aide ou son argent, ce n’est ni pour convaincre, ni pour moraliser, ni pour se poser en bienfaiteur. Il donne comme il respire. Et pourtant, loin de susciter la gratitude, cette générosité désarme, inquiète, parfois irrite. On le juge naïf, irresponsable, presque dangereux. Sa bonté semble déplacée dans un monde régi par l’intérêt, la rivalité et le soupçon.
Le geste du prince Mychkine pose une question troublante : un don peut-il être si dépourvu de calcul qu’il en devienne incompréhensible ? Et surtout, un don gratuit est-il encore un don lorsqu’il produit du malaise plutôt que de la reconnaissance ? Ici, le don ne crée pas d’équilibre, ne fonde pas une dette claire, ne stabilise pas une relation. Il introduit au contraire une dissymétrie inconfortable, un excès qui dérange l’ordre social.
Cette scène romanesque semble aller à rebours de ce que l’anthropologie nous apprend.
Dans Essai sur le don (1925), Marcel Mauss met au jour un fait anthropologique troublant : dans les sociétés traditionnelles qu’il étudie, le don n’est jamais gratuit. Donner, recevoir et rendre forment une triple obligation qui structure les liens sociaux. Le don engage celui qui donne comme celui qui reçoit ; il crée une dette, appelle une réponse, inscrit chacun dans un réseau d’échanges où l’économie, le symbolique et le politique sont indissociables. Ainsi compris, le don n’est pas un geste désintéressé, affranchi de toute contrepartie, mais un acte chargé d’attentes, explicites ou non. Si le don est toujours pris dans un système d’échange, faut-il admettre que le don gratuit n’est qu’un mythe rassurant, destiné à embellir des logiques de pouvoir ou de reconnaissance ?
Une interrogation proche traverse Pensées (1670), œuvre dans laquelle Blaise Pascal observe que même les actions que nous croyons les plus altruistes sont souvent traversées par l’amour-propre. Nous donnons pour être aimés, admirés, reconnus, ou simplement pour nous donner à nous-mêmes l’image flatteuse de la générosité. Le don serait-il donc moins un oubli de soi qu’une stratégie subtile du moi ? Si tel est le cas, que penser du personnage de Mychkine où cette stratégie est absente ? Qu’a donc voulu nous dire Dostoïevski à travers lui ?
Sur ce même axe, que penser de certaines expériences : gestes accomplis sans témoin, dons faits à perte, aides anonymes, actes qui ne promettent ni retour, ni reconnaissance, ni même satisfaction durable ?
C’est là que la pensée de Jacques Derrida peut nous aider. Dans Donner le temps (1991), il développe l’idée selon laquelle un don n’est vraiment un don que s’il est gratuit, c’est-à-dire sans retour, sans échange, sans calcul. Or, dès qu’un don est reconnu (par celui qui donne ou par celui qui reçoit), il entre déjà dans une logique de retour : gratitude, dette, satisfaction morale, valorisation de soi. Ainsi, même sans contrepartie matérielle, le don peut « revenir » au donateur sous une forme intérieure, compromettant du coup la gratuité.
Derrida en tire une thèse paradoxale : le don, pour être gratuit, ne devrait être reconnu par personne. Mais ce qui n’existe pour personne a-t-il encore une réalité ?Ainsi, la gratuité serait autant nécessaire au don (puisque la gratuité est précisément ce qui définit le don) qu’impossible (puisque dès que le don est identifié comme tel, cela supprime la possibilité même de la gratuité).
Le don ne reposerait-il donc sur aucune réalité ? Ne serait-il alors qu’un mot ? qu’un leurre ? qu’une illusion ? Et pourtant non ! nous dit Derrida qui le considère, non comme un fait certes (puisqu’il est, en tant que fait, impossible), mais comme une exigence éthique. Et, celle-ci consiste à donner sans jamais pouvoir être certain de la gratuité de son geste.
Derrida nous invite surtout à penser le don comme une tension entre deux mouvements opposés. Le premier mouvement consisterait à idéaliser le don, à croire possible un geste parfaitement pur et prendrait le risque de conduire à l’aveuglement moral et à l’autosatisfaction. Le second mouvement consisterait, au contraire, à réduire tout don à l’intérêt ou à la stratégie et prendrait le risque du cynisme et de la fermeture éthique.
Le don consisterait-il donc à maintenir cette tension sans la réduire à l’une de ces deux simplifications opposées ?
Dans cette perspective, le don serait-il, non pas un accomplissement, mais un mouvement sans garantie, un espace de vigilance à l’égard de ce qui, en lui, pourrait être transformé en calcul et, du même coup, le nier en tant que don ?
Bref, comment penser la si délicate question de la gratuité du don ? Faut-il le chercher dans la pureté d’une intention, au risque de la trouver toujours compromise ? Ou faut-il renoncer à cette idée de pureté pour concevoir une gratuité fragile, imparfaite, toujours menacée par l’intérêt, mais jamais entièrement réductible à lui ?
Le don est-il un acte, une relation, une dette, une responsabilité, ou une ouverture ? Peut-il exister sans reconnaissance, sans gratitude, sans retour ? Et si le don gratuit n’existe pas comme fait, existe-t-il au moins comme exigence éthique, comme appel silencieux à donner sans calculer ce que l’on y gagne ?
C’est cet espace trouble et incertain ouvert par cette notion complexe de don, espace tendu entre illusion et exigence, que nous explorerons ensemble à travers différents exercices d’écriture simples et progressifs. Nous tenterons de mettre en mots nos expériences du don : celles qui ont laissé une trace, celles qui ont déçu, celles qui restent sans nom. Car peut-être que le don gratuit n’est pas ce qui se prouve, mais ce qui se peut se chercher, ou juste s’éprouver, dans l’espace de nos gestes ordinaires.
Caroline Boinon
