À l’heure des luttes féministes et de la récession masculiniste, comment parler du féminin ou du masculin
sans sombrer dans des clichés toujours plus contestables, entre recherche d’émancipation et volonté de
domination ?
Notre langue elle-même véhicule une vision contestable du masculin et du féminin ; en orthographe, ne
dit-on pas que « le masculin l’emporte sur le féminin » ? Ne dit-on pas non plus d’un homme qu’il peut «
être efféminé » ou qu’il est « une fillette », et d’une fille qu’elle « est un garçon manqué » avec « une
coupe à la garçonne » ?
Ce glissement sémantique illustre la difficulté à définir ces concepts et nous mène naturellement à une
autre dimension : la fusion entre le concept et ceux qui l’incarnent. Ainsi, pour parler du féminin, sans
doute faut-il écarter l’idée de parler des êtres féminins et des êtres masculins qui, bien que différenciés
biologiquement, héritent d’un genre plus ou moins imposé et déterminé par leur famille, leur religion, leur
milieu social… avec ce que cela implique de conformisme aux attentes et aux clichés et, par conséquent,
de rejet de tout ce qui y est contraire.
Ces concepts peuvent donc sembler insaisissables au premier abord. Beaucoup ont essayé de les définir et
de leur donner un sens, mais il me semble qu’il ne faut pas les envisager chacun comme l’extrémité d’un
spectre qui serait opposé à l’autre au risque de les voir se replier sur eux-mêmes et se rejoindre dans une
course folle. Malheureusement, il suffit de voir où nous en sommes rendus pour constater les dégâts de
cette vision des choses. Pourtant, de la confrontation et de la lutte peut naître un bien simple : le constat de
sa vanité.
Au risque d’essentialiser, comment nous résoudre à étiqueter le féminin et celles qui l’incarnent comme un
concept réceptacle de clichés caricaturaux : maternité, sensibilité, beauté, douceur, écoute… De même
pour le masculin et ses récipiendaires, héritiers malheureux des étiquettes : force, puissance, autorité,
ordre, courage… Quel homme veut n’être que cela ? Quelle femme veut n’incarner que cela ?
Ces caractéristiques existent bel et bien, nous le constatons chaque jour, mais cessons de vouloir à tout
prix les catégoriser et les conceptualiser en les forçant à entrer dans les cases que nous leur avons
attribuées. Allons-nous jouer éternellement au jeu de l’œuf et de la poule pour savoir qui, du féminin ou
du masculin, était le premier, ou bien évaluer que le féminin est plus efficace et supérieur au masculin et
inversement ?
L’humain aime étiqueter, collectionner, répertorier, inventorier ce qu’il trouve et ce qu’il voit, et nos
musées et nos livres sont les témoins de cette passion. Rouvrons donc les livres anciens pour y trouver un
peu de sagesse.
Le mythe grec des androgynes raconte qu’à l’origine il y avait trois types d’êtres humains : le mâle, la
femelle et l’androgyne, ce dernier étant un être entier, avec deux visages, quatre bras, quatre jambes et
deux organes génitaux. Ces derniers étaient si puissants qu’ils défièrent les dieux. Alors Zeus, pour les
punir, les sépara en deux moitiés afin de donner naissance aux hommes et aux femmes que nous sommes.
Ainsi, nous passons nos vies à chercher notre moitié perdue.
Laissons de côté la recherche de l’ « âme sœur » et voyons ce qu’est vraiment ce mythe : une invitation
vers l’unité de l’être et du soi, car si féminin et masculin il y a, ils sont bien en chacun de nous, réservoir
de tendresse, de puissance, d’ordre, de domination, de soumission, de sensibilité…
Associons ces puissants concepts sans plus les opposer pour ouvrir les yeux sur leur caractère
indissociable car, qu’est la puissance sans sensibilité ou écoute sinon la domination aveugle et meurtrière ?
Qu’est l’écoute ou la sensibilité sans puissance sinon la résignation ?
En revanche, en unissant ces concepts, on obtient ce qui fait de nous des humains. Imaginez seulement un
puissant dirigeant à l’écoute sensible de ses électeurs et imaginez un exploité trop sensible laisser éclater
la puissance de sa révolte. Peu importe qu’ils soient masculins ou féminins, ce jour-là, cet homme ou cette
femme aura retrouvé l’androgyne en soi. C’est ce travail que nous devons engager dans l’urgence, car de
nouveaux dieux nous défient et il n’y a que l’unité des anciens divisés qui pourra les faire trembler.
L’androgyne en soi

