La confiance en soi : un fruit intérieur

La confiance en soi, cela s’apprend-il ?, Polyphonie, Virginie


Rester serein face à l’incertitude. Douter de manière mesurée, ni trop, ni trop peu. Se sentir
capable, sans se sous-estimer ni se surestimer. Accepter les risques. Croire en ses chances.
S’adapter, faire preuve de résilience. S’affirmer, ne pas s’imposer. Se sentir légitime dans ses actes et
ses paroles. Avancer, conscient de sa valeur. Faire fi du jugement des autres. Agir, décider avec
conviction et humilité à la fois. Ecouter son intuition, oser la suivre. Chercher un juste milieu, trouver
sa place. Ne pas s’excuser d’exister. Avoir confiance en soi, ne serait-ce pas un peu tout cela ? Une
liste à la Prévert qui ferait office de constat, d’injonction, de prescription à suivre, de mode d’emploi.
La confiance en soi constituerait-elle une qualité intrinsèque ? Serait-il acté qu’il existe deux types
d’individus : ceux qui ont confiance en eux et ceux qui n’ont pas confiance en eux ? Et ceci
indépendamment de la situation, du moment, de l’état émotionnel, physique ou psychologique dans
lequel on se trouve à un instant t. Blanc, noir. Oui, non. Vrai, faux. On détiendrait la compétence
« confiance en soi » comme on jouirait d’une propriété. Pourrait-on l’acquérir, au prix d’un effort
intellectuel, d’un travail, c’est-à-dire l’apprendre ? Serait-il inenvisageable de la posséder un peu,
beaucoup, rarement, souvent, ici, là, maintenant, avant, après ?
La confiance en soi trouve sa source dans la petite enfance. Elle s’abreuve des interactions
sociales en général et des liens affectifs tissés avec l’entourage en particulier. Être contenu, protégé
et sécurisé, notamment par une figure d’attachement principale, constitue un petit ruisseau
rassurant qui irriguera le cours de notre vie entière. Façonné par la présence valorisante,
bienveillante et réconfortante de nos proches, un petit noyau interne se forme progressivement et
prend racine en nous. Plus ou moins solide, il représente quoiqu’il arrive un point d’ancrage ; un
centre de gravité apte à se densifier, s’enrichir, se développer à travers les expériences qui
jalonneront notre parcours. Un point d’équilibre autour duquel on tentera de revenir quand les
événements nous bousculeront. Grâce à ce noyau, l’enfant, puis l’adolescent et enfin l’adulte, aura
les ressources l’autorisant à explorer le monde, à s’aventurer, à oser, tout en se sentant en relative
sécurité. La confiance en soi ne serait par conséquent pas innée, elle serait impulsée dès notre
naissance, à travers la sociabilisation et la découverte de notre environnement.
Mais donc, la confiance en soi est-elle immuable, figée ? Ou bien est-elle destinée à évoluer ?
Si oui, comment ? La confiance en soi s’acquiert-elle uniquement à travers le regard des autres ou
émane-t-elle d’un travail intérieur ?
Avoir confiance signifie « se fier à ». Se faire confiance, c’est ainsi se fier à soi. Or, pour se fier à soi,
ne faut-il pas être déjà convaincu qu’autrui peut se fier à nous, c’est-à-dire que l’on est fiable aux
yeux des autres ? Autrement dit, si je vois que mon prochain peut compter sur moi, alors je peux
compter sur moi-même. À nous ensuite de tenir compte ce point de vue, avec toute la subjectivité
que cela implique. La confiance en soi serait finalement le produit du regard que les autres portent
sur nous, et de la façon dont nous gérons intimement notre interprétation de ce regard. Par la
valorisation, la reconnaissance, l’acceptation que nous renvoient d’autres personnes, nous recevons
de l’extérieur une image positive de nous-même, l’assimilons, la transformons en une sève
nourricière dont notre « noyau de confiance » bénéficiera pour fructifier, prendre forme et grandir
au fil du temps.
Si la confiance en soi s’éveille dès le plus jeune âge, au creux de nous, peut-on dire qu’on
l’apprend ? Ou qu’on la prend passivement, telle qu’elle se présente spontanément à nous ?
On pourrait plutôt imaginer la possibilité qu’elle se cultive à partir du noyau primitif précocement
implanté en nous ; qu’elle se cultive au sein du terreau que constitue la matière première sensible et

émotionnelle. Réussites, échecs, espoirs, déceptions, joies, peines, accidents, surprises, deuils,
naissances, soutiens, abandons, ruptures, amoures, amitiés, réconciliations… Les épisodes traversés
tout au long de la vie provoquent en nous des changements. Certains nous ébranlent, nous
fragilisent, abîment l’écorce de notre « fruit de confiance », l’abrasent, l’érodent, la font craqueler,
fissurer. D’autres au contraire la renforcent, la fortifient, la stimulent, éventuellement la colmatent
ou la restaurent. Nous sommes à même de constater, de laisser faire. Ou bien, nous pouvons choisir
d’intervenir, de nous saisir de ces perturbations, quelle que soit leur nature, bénéfique ou délétère,
de nous les approprier, les remanier, les remodeler, puis les intégrer dans notre fruit de confiance.
Au cœur de ce dernier, nous puiserons alors une force apaisante capable de nous orienter, nous
propulser. Cette mécanique complexe implique un travail réflexif, un questionnement sur son propre
mode de fonctionnement, sur ses besoins, ses envies, ses peurs, ses facultés de résilience, son
rapport au monde.
Et logiquement, afin de boucler une sorte de « cycle fructueux de confiance », on peut
supposer que nos choix contribuent à leur tour à nourrir notre fruit intérieur. Ils déterminent en
effet des actions et des réactions concrètes, physiques, extérieures à nous-même. De nos
mouvements vers une direction plutôt qu’une autre, de nos changements de voie délibérés et
conscients, des accélérations ou coups de frein intentionnels, vont résulter des situations propices à
confirmer, conforter ou à dégrader, affaiblir notre confiance en nous. Des situations qui par ailleurs
influeront sur notre aptitude à établir ultérieurement des liens, à prendre des décisions, dans des
contextes identiques à ceux déjà vécus par le passé, ou différents. Ainsi, plus qu’un apprentissage
théorique piloté selon une méthode précise et définie, il s’agirait d’une assimilation guidée par
l’expérience, d’un procédé empirique dont les effets infuseraient d’autant mieux qu’on les traite
intérieurement. D’une certaine façon, la confiance en soi s’auto-alimente. On extrait de notre fruit
intérieur les ressources dont nous avons besoin pour avancer dans le monde extérieur. Quand nous
avançons dans le monde extérieur, nous alimentons ce fruit intérieur.
Le fruit de confiance a ceci d’original qu’il n’est pas destiné à parvenir à maturité. Il nécessite
un entretien à vie car, malléable, il change à l’envi. Produit mouvant d’une savante alchimie entre
notre intériorité et notre environnement, il s’élabore sur la base de réactions fécondes entre
éléments profondément intimes et facteurs exogènes. Jamais figé, jamais définitif, il est par ailleurs
unique car différent pour chacun et chacune d’entre nous. Il existerait autant de fruits de confiance
que d’individus. Apprendre la confiance en soi reviendrait à cultiver ce fruit, le nourrir et s’en nourrir,
à expérimenter, trouver, puis tenter de maintenir un équilibre tout personnel entre d’un côté,
l’acceptation de ses fragilités et de l’autre côté, le déploiement d’une assurance assumée ; une
subtile combinaison de doute et d’assurance ; un agencement délicat de lucidité et d’intuition, de
clairvoyance et d’élan, de stabilité et de vulnérabilité. Avoir confiance en soi, ce ne serait pas un
graal à décrocher, un fruit idéal parfaitement calibré, une compétence ultime qu’il serait possible
d’obtenir une bonne fois pour toute ; ce serait davantage la capacité, selon le moment et les
circonstances, à mobiliser les ressources disponibles au sein d’un fruit intérieur en constante
évolution ; ressources renouvelables et indispensables pour avancer dans la vie.