Une condition de la fidélité : en expliciter le principe

A quoi doit-on être fidèle ?, DJG, Polyphonie

Toute la difficulté de la fidélité tient peut-être à ce qu’elle semble figer et rigidifier, alors que la vie est, par essence, mouvement et changement. La fidélité n’a-t-elle pas précisément pour fonction d’introduire de la certitude et de la sécurité dans un monde lui-même incertain ? Dès lors, ne va-t-elle pas, d’une certaine manière, à l’encontre du mouvement même de la vie ? Peut-être. Mais on peut aussi la regarder autrement. En créant des repères sur lesquels les autres peuvent s’appuyer, elle rend permet de faire société ; elle rend possible la confiance, peut-être même quelque chose de proprement humain.
Cette première réflexion permet de ne pas balayer la fidélité d’un revers de main. Mais elle ne répond pas encore à la question : à quoi doit-on être fidèle ? Et surtout, lorsque deux fidélités entrent en conflit, au nom de quoi trancher ?
Nous avons rencontré différentes formes de fidélité : la fidélité à l’autre dans le couple, la fidélité au vrai, la fidélité à une parole ou à un principe. Mais sommes-nous toujours fidèles à ce que nous croyons ?
Dans un couple, est-ce à l’autre que l’on est fidèle, ou à l’amour qui a donné naissance au couple ? Cette distinction permet d’envisager qu’une rupture ne soit pas nécessairement une infidélité, si cet amour n’est plus nourri. De même, pour la vérité, est-on fidèle à ce que l’on tient aujourd’hui pour vrai, et qui pourra être remis en cause demain, ou à un principe plus profond de recherche de la vérité, qui suppose précisément que ce que l’on tient pour vrai puisse être interrogé ? L’exemple de l’association que l’on a rejointe au nom d’un principe, comme par exemple celui d’horizontalité (un fonctionnement sans hiérarchie), montre également que ce qui a motivé l’engagement peut être moins le groupe lui-même que le principe au nom duquel on l’a rejoint. Dès lors, à quoi la fidélité est-elle due : aux autres membres ou à ce principe ? Rodolphe invitait ainsi à rechercher une « fidélité première ». Je me demande s’il ne s’agit pas moins de remonter vers une fidélité première que d’identifier plus finement ce vers quoi va réellement notre fidélité. Derrière son objet apparent, une personne, un groupe, une conviction, il peut y avoir un principe auquel nous sommes plus profondément fidèles.
Mais encore faut-il le penser et pouvoir le dire. Car si je me crois fidèle à un principe que je n’ai jamais rendu explicite, comment les autres pourraient-ils comprendre que je demeure fidèle au moment même où, à leurs yeux, je romps avec le couple, le groupe ou l’engagement ? La fidélité ne demande donc peut-être pas seulement de savoir à quoi l’on est fidèle, mais de rendre visible le principe au nom duquel on l’est.
Cela ne signifie pourtant pas qu’il faudrait rester éternellement fidèle à ce principe lui-même. Une fidélité qui ne pourrait plus être interrogée ne risquerait-elle pas de devenir un enfermement ? La cohérence avec soi ne consiste peut-être pas à rester identique à celui que l’on était, mais à pouvoir rendre intelligible à soi-même le principe au nom duquel on demeure fidèle ou, au contraire, celui au nom duquel on cesse de l’être.
Et lorsque deux fidélités deviennent incompatibles, un autre critère peut alors apparaître : celui de notre puissance désirante. Non pas le désir de tel ou tel objet, qui peut changer, mais cette puissance plus profonde qui nous met en mouvement. Parmi deux fidélités, laquelle nourrit cette puissance ? Laquelle au contraire la réduit, l’éteint ou l’enferme ?
Peut-être est-ce aussi l’une des forces possibles du collectif : non pas demander à chacun d’abandonner sa puissance désirante au nom de la fidélité au groupe, mais parvenir à composer des puissances désirantes différentes. Que deviendrait un collectif avec des membres sans aucune puissance désirante ? Un collectif de fidèles zombies ?

DJG

Atelier Stylosophie « A quoi doit-on être fidèle ? »