La question proposée est une question bien difficile tant elle en appelle d’autres : qu’est Dieu dans son essence ?
Qu’est Dieu po ur nous-mêmes ? Dieu est-il dans ou hors du « tout ça » ? Et surtout, si nous arrivons à le définir,
est-il une réalité o u un simple produit de l’esprit ?
Devant l’ampleur du sujet, il apparaît inutile de trancher. Si c’est ce que nous souhaitons, ouvrons simplement
un livre sacré ou la porte d’un lieu de culte et, si on préfère y réfléchir, acceptons que la tâche sera ardue car
bien d’autres, souvent brillants scientifiques ou philosophes, s’y sont cassé les dents.
Alors, afin de dépasser nos conceptions personnelles préétablies, imaginons trois personnes avec des
conceptions différentes et plaçons-les sur un chemin de forêt symbolisant leur conception de Dieu.
La première marche dans une magnifique forêt pleine de vie. Elle sait que la nature qu’elle parcourt ainsi que sa
présence en ces lieux est l’œuvre de Dieu, le créateur transcendant aux intentions impénétrables. Elle s’arrête et
prend conscience qu’elle appartient à cette volonté divine et à une œuvre qui la dépasse. Elle se contente des
réponses qu’on lui offre malgré les interrogations qui persistent. Elle sait bien qu’arrivée au bout de son chemin,
elle le rejoindra, même si pour cela elle doit se contenter de suivre le chemin bien balisé qu’on lui a indiqué. Le
monde n’est pas toujours beau mais, pour elle, cela n’est pas de son ressort et elle essaie, à sa manière, de
partager l’amour dont elle dispose pour permettre la réalisation du projet divin. La justice sera faite en fin de
compte, pour elle comme pour le monde.
Le second marche dans la nature qu’il apparente à Dieu. Comme Spinoza l’a proposé, il estime que Dieu est la
substance immanente à l’origine de chaque chose de ce monde, lui y compris. Tout n’est donc qu’un mode de la
substance et il refuse de se rattacher à une religion en particulier puisqu’il est, selon lui, inutile d’espérer un
salut. Il observe la nature-dieu et s’y sent à sa place. Il ne suit pas un chemin préétabli ou balisé car pour lui la
forêt est un chemin et il s’autorise à s’égarer si cela ne l’empêche pas d’avancer. Lorsqu’il progresse aisément,
cela le rend heureux et il ressent un profond bonheur de pouvoir cheminer avec aisance et contempler ce monde
du tout.
La troisième observe les oiseaux, les rongeurs, les insectes, les arbres et les roches de la forêt. Elle songe à la
beauté et à la complexité des structures du vivant et au long parcours depuis la formation de l’univers. Elle a
conscience de l’infime place qu’elle occupe dans cette petite forêt, sur cette petite planète gravitant autour d’une
petite étoile dans un univers immense où de nombreux mystères persistent. Elle est là, insignifiante, tout
simplement, mais elle progresse librement et en est heureuse. Le monde est comme il est. Elle cherche à le
comprendre mais ne cherche pas de raison à tout ce qui lui arrive. Elle savoure simplement chaque moment de
joie pour ce qu’il est.
Ces trois personnes vivent une expérience quasi identique malgré leurs différences. Imaginons chacun baigné
dans la lueur du soleil à travers les arbres feuillus, reniflant le parfum de l’humus en écoutant les oiseaux qui
chantent. Cette paix et ce sentiment de bien-être, ils pourraient d’ailleurs tout aussi bien les ressentir en
embrassant leurs enfants, en admirant la mer ou en partageant un moment avec des amis. L’un verra cela
comme un don, l’autre comme une expérience partagée et l’autre comme la résultante de signaux corporels. Le
regard porté sur l’expérience en changera bien l’interprétation que chacun en aura mais pas la réalité de la
personne, présente et ouverte à ce moment. Laissons de côté l’interprétation car c’est toujours cette dernière qui
pousse les individus et les religions à s’affronter parfois violemment dans des luttes pour la vérité ou
l’interprétation vraie de ce qu’est la réalité insaisissable de Dieu que leur esprit segmenté ne peut justement pas
saisir dans sa globalité en la figeant.
Si on se recentre sur l’expérience réellement vécue et de la sensation qui permet à chacun de saisir l’harmonie
du tout qui permet au monde d’être ce qu’il est, Dieu ne devient en définitive qu’un mode d’explication, une
réponse, à cette substance mystérieuse qui constitue et traverse chacun, peu importe le nom qu’il lui donne.
Puisqu’elle traverse chacun, avec sa vérité, la conception de Dieu ne saurait donc être définie en elle-même, que
l’on y croie ou non, tant elle est dépendante de l’humain et de ce que chacun y met ou en attend : une
explication, un sens et l’espoir ou non d’un après bien mérité. Pourtant, la matérialité du monde n’est pas
différente pour un oiseau, un poisson, un arbre, une pierre… c’est la structure de l’esprit de chacun et
l’interprétation qui en découle qui donne un sens ou une direction au concept.
Le mot Dieu (que l’on pourrait d’ailleurs décliner en : dieux, Dieu, divinités, présences, puissances,
substances…) semble ainsi bien réducteur et ne favorise qu’une compréhension personnifiée du concept et de
son interprétation afin de donner un sens parmi d’autres puisque pour nos trois humains, qu’ils croient en Dieu
ou non, c’est bien l’expérience vécue, par-delà la raison, l’interprétation et le sens qui lui est donnée qui
constitue une réalité. Dieu pourrait-il alors n’être que le nom d’une expérience ? Une expérience partagée même
avec ceux qui ne croient pas en Dieu et sur laquelle chacun plaque tout un tas d’artifices matériels, de règles, de
philosophies… afin de tenter de définir le contour de l’expérience.
Mais comment définir l’expérience de ce souffle qui nous traverse et nous relie quand, dans un moment de paix
au milieu de la folie du monde, nous ressentons l’harmonie du tout sans plus chercher à le soumettre à notre
esprit et à nos convictions. C’est peut-être là la clé de la paix et du partage universel, peu importe la religion, la
culture, la langue… cette expérience de vie qui ne chercherait qu’à être vécue comme expérience de vie, d’une
recherche apaisée des mécanismes du monde et de l’acceptation des mystères de l’univers.
Une question demeure toutefois : serions-nous seulement capables d’un tel abandon de nos certitudes, quelles
qu’elles soient ?

