De la vie rêvée à la vie vécue : la fidélité à l’épreuve du réel

A quoi doit-on être fidèle ?, Jean-Philippe, Polyphonie


À quoi doit-on être fidèle ?
La fidélité, c’est se reconnaître dans le miroir de ses promesses personnelles. C’est une
forme d’intégrité envers soi, excédant la loyauté élémentaire, qui exige de rester fidèle à
sa mémoire. Cette constance nous honore.
La fidélité est une vigilance fragile, maintenue au nom de toutes les bonnes raisons d’y
renoncer qu’offre le principe de réalité. Renoncer risquerait alors d’apparaître comme
une trahison ou un reniement de soi-même. Un parjure absolu.
Car c’est l’infidélité à soi-même qui serait le pire. Comment soutenir son propre regard
face au risque de se trahir ? La trahison par autrui est une chose entendue et éprouvée.
Mais que ce « plus proche » — soi-même — devienne le traître paraît inconcevable. C’est
une mort à soi-même. L’effondrement narcissique n’est-il pas la pire des douleurs
psychiques ?
Si l’antinomie de la fidélité est la trahison – ne dit-on pas « fidèle à ses principes » ? –
comment pouvons-nous lire l’intangible de cette vertu ? Lorsqu’elle est érigée en
principe, la fidélité ne devient-elle pas une assurance, une précaution, un refuge contre
l’anxiété du mouvement et de l’incertain ? Une fidélité avec une majuscule, ombre
indissociable de soi, comme une « dette de vie ». On dit alors être « fidèle à ses
valeurs ». Fidèle, je me sens vertueux ; fidèle à mes principes, je me sens irréprochable.
Une fidélité qui prend des allures de juge de paix pour soi-même. Fidélité-repère, fixité
rassurante contre la mobilité pour faire obstacle à la nouveauté. Culture de la constance
contre la versatilité.
Mais si l’infidélité n’était qu’une déception de soi consentie au nom du principe de
réalité, face auquel nos promesses intimes ne sont plus tenables ? L’infidélité serait alors
comme ce compromis de vie marquant l’espace irréductible entre vie rêvée et vie vécue.
S’agirait-il d’une fidélité à deux vitesses, d’une vérité arrangée ?
Je peux justifier à mes yeux que la Fidélité, en tant que principe absolu, est intenable. Elle
ne l’est que tant qu’elle se pose comme dogme. S’en écarter n’est donc plus une trahison
envers moi-même, mais le secret et le savoir-faire d’une adaptation, condition de
permanence et de survie dans la dynamique du vivant.
Nos promesses de fidélité sont-elles toujours tenables ?