« Je suis comme ça ! ». Combien de fois avons-nous entendu prononcer ces mots qui immobilisent
celui qui les prononce jusqu’à le faire devenir une parodie de lui-même. Le masque ainsi solidement
figé sur le visage, il consolide le soi comme il consolide le monde en l’enfermant dans les croyances
erronées et bancales qui confortent sa pensée. Ce masque de certitude sourit pour empêcher son
porteur de sombrer dans la folie à la vue de l’amphithéâtre du monde. Il n’est pas seul, car nous
sommes tous pareillement masqués sur la scène immense, arborant les masques du bien-être positif,
de la béatitude forcée des saints ou d’un nihilisme malhonnête qui repousse toujours l’échéance par
une insolence cynique.
Nos masques nous dissimulent la réalité du monde et l’appellent néant pour nous donner l’illusion
qu’il est inoffensif. Il n’est pourtant qu’un chaos dont chacun des soubresauts ébranle et fissure ces
masques trop fragiles que l’on tente de maintenir jusqu’au bout sur nos visages. C’est le chaos du
monde qui pénètre alors par tous les interstices du mensonge et nous envahit jusqu’à nous déchirer
l’être. Alors nous fuyons en tentant encore de maintenir les tessons tranchants du masque brisé qui
tailladent encore et encore un soi qui s’égare dans son néant. Soyons-en certains, le jour de notre
mort, nous n’aurons plus que les débris du masque figés dans la chair de nos êtres. Nous ne
pourrons alors que contempler, impuissants, l’étendue de notre mutilation et de notre échec.
Songeons-y lorsque l’on est tenté par la consolidation du soi. Les liens qui plaquent le masque sur
notre visage sont si serrés qu’ils dissimulent les bords tranchants et menaçants de ses propres
fissures. Avant qu’il ne soit trop tard, dans un moment de solitude lucide, desserrons donc un peu
ces liens et laissons respirer l’être qui, sous son masque aux brisures enfin détendues, pourra
entrevoir de ses yeux ce chaos qui le terrifie tant. Respirons librement et lucidement l’air frais venu
de l’obscurité insondable en réalisant qu’il n’est de chaos que dans ce qu’elle provoque en nous :
l’appel du néant et de la fin de la volonté. À ce moment précis, en acceptant d’y plonger le regard,
nous serons nous-mêmes, sans masque, lucides, libres et heureux.
La vie ne saurait être qu’une contemplation solitaire. Alors, de retour dans l’amphithéâtre, il faudra
bien reprendre sa place et laisser un nouveau masque s’apposer sur notre visage, plus vrai et mieux
ajusté. Il sera la façade d’un soi nouveau et fugace, appelant l’évolution et la transformation. Nous
entrerons alors dans la valse des masques, chaque jour libérés des artifices, des mensonges et des
trahisons dont nous barbouillions nos faux masques enfantins. Nous ne craindrons plus de retirer
nos masques dansants de sérénité lucide dans nos contemplations solitaires ni, pourquoi pas, pour
inviter à valser ceux qui, dans le désespoir de leur néant intérieur, trouveront encore le courage
d’affronter le chaos du monde. Alors ensemble, nous partagerons nos êtres, heureux de pouvoir
danser les yeux dans les yeux en étant soi, même un court instant, dans le miroir d’autrui.