Du cri de la colère au message

Jean-Philippe, Polyphonie, Qu'est-ce qu'une saine colère ?


Qu’est-ce qu’une saine colère ? Qui d’entre nous n’a pas d’abord été invité à penser la colère à
travers un personnage tel que le capitaine Haddock et ses jurons légendaires ? Ce fut d’abord la
réjouissance par procuration d’une drôle de colère. Mais très vite, il a fallu déchanter ; car il
s’agissait là d’une colère scénarisée — et en quelque sorte bien exprimée — qui n’avait rien à
voir avec les débordements de l’enfance.
La saine colère nous ramène à la dichotomie du bon et du mauvais cholestérol que nous
possédons tous à notre corps défendant. On a tous été invités à user avec parcimonie de nos
colères, comme s’il était possible d’exercer un contrôle sur ce qu’est justement la colère : le
passage à l’acte, le raptus, l’irruption de ce quelque chose d’incontrôlable. La colère « mauvaise
conseillère », la colère interdite, ne serait-ce pas la première tentative de bannir toute révolte ?
Il y aurait deux méthodes pour faire face à la colère de l’enfant qui choisit souvent un public
pour se rouler par terre et rendre son geste encore plus théâtral. Soit on se met aussi en colère,
tentant vainement de jouer à qui se fera le plus peur ; soit on accepte de ne rien comprendre et
l’on tente d’accueillir cette émotion énigmatique et violente. On invite l’enfant à essayer de
parler. Dans le « dis-moi ce qui t’arrive », le plus souvent, l’enfant va alors fondre en larmes en
révélant les vraies raisons de cette subite colère. Il avait caché un sentiment par un autre. La
colère est, pourrait-on dire, un « pré-sentiment », un travestissement, qui substitue une
émotion à une autre. La colère comme les prémices et l’indicible du chagrin. Et c’est bien dans la
capacité à accueillir la colère que se trouve la possibilité d’un sens.
Ne porterions-nous pas tous en nous cette colère ? Le cri comme seul langage dont dispose le
bébé. Celui de l’enfant qui a faim est un cri d’alerte : il signifie l’urgence vitale de la survie. Crier
pour ne pas mourir. Ne serait-elle pas là, cette colère primitive qui nous disait que les mots
articulés étaient impuissants dans les limbes d’un accès au langage que nous n’avions pas
encore ?
On pourrait dire que la colère est un sentiment qui se trompe de route et, de surcroît, comme
quelqu’un qui se tromperait de langue. Elle représente la déroute d’émotions intraduisibles et
qui, pourtant, rêvent d’être transmises.
Que pourrions-nous apprendre de la colère ? Cri du corps qui s’associe à la pensée impotente,
et à la formulation impossible, elle propose une démesure qui a pour but de signifier que les
limites sont franchies. Un corps qui parle à défaut d’avoir les mots pour le dire. Défensive, elle
cherche aussi à violenter l’interlocuteur en espérant gagner sur la forme en l’impressionnant.
Dans ce maelstrom vocal, la colère ressemble parfois à une noyade à laquelle on invite l’autre à
se perdre avec soi.
La colère est relationnelle, mais elle attaque le lien en faisant mine de le rompre, alors qu’elle
peut contenir un espoir de compréhension ou de réaction de celui à qui elle est adressée. Une
espérance secrète d’entente, inconnue même de celle ou celui qui déclenche l’emportement.
Apprendre de sa colère, c’est ne pas la classer dans le registre d’une pure destructivité. C’est
reconnaître qu’elle s’impose à nous. C’est-à-dire ne pas détourner le regard de ce qu’elle révèle,
y compris de sa part possiblement juste. La « saine colère » serait donc celle qui parvient à
redevenir un message adressé plutôt qu’une décharge pulsionnelle pure.