Rester serein face à l’incertitude. Douter de manière mesurée, ni trop, ni trop peu. Se sentir capable, sans se sous-estimer ni se surestimer. Accepter les risques. Croire en ses chances. S’adapter, faire preuve de résilience. S’affirmer, ne pas s’imposer. Se sentir légitime dans ses actes et ses paroles. Avancer, conscient de sa valeur. Faire fi du jugement des autres. Agir, décider avec conviction et humilité à la fois. Écouter son intuition, oser la suivre. Chercher un juste milieu, trouver sa place. Ne pas s’excuser d’exister. Avoir confiance en soi, ne serait-ce pas un peu tout cela ?
Une liste à la Prévert qui ferait office de constat, d’injonction, de prescription à suivre, de mode d’emploi. La confiance en soi constituerait-elle une qualité intrinsèque ? Serait-il acté qu’il existe deux types d’individus : ceux qui ont confiance en eux et ceux qui n’ont pas confiance en eux ? Et ceci indépendamment de la situation, du moment, de l’état émotionnel, physique ou psychologique dans lequel on se trouve à un instant T.
Blanc, noir. Oui, non. Vrai, faux. On détiendrait la compétence « confiance en soi » comme on jouirait d’une propriété. Pourrait-on l’acquérir, au prix d’un effort intellectuel, d’un travail, c’est-à-dire l’apprendre ? Serait-il inenvisageable de la posséder un peu, beaucoup, rarement, souvent, ici, là, maintenant, avant, après ?
La confiance en soi trouve sa source dans la petite enfance. Elle s’abreuve des interactions sociales en général et des liens affectifs tissés avec l’entourage en particulier. Être contenu, protégé et sécurisé, notamment par une figure d’attachement principale, constitue un petit ruisseau rassurant qui irriguera le cours de notre vie entière. Façonné par la présence valorisante, bienveillante et réconfortante de nos proches, un petit noyau interne se forme progressivement et prend racine en nous. Plus ou moins solide, il représente quoi qu’il arrive un point d’ancrage ; un centre de gravité apte à se densifier, s’enrichir, se développer à travers les expériences qui jalonneront notre parcours.
Un point d’équilibre autour duquel on tentera de revenir quand les événements nous bousculeront. Grâce à ce noyau, l’enfant, puis l’adolescent et enfin l’adulte, auront les ressources les autorisant à explorer le monde, à s’aventurer, à oser, tout en se sentant en relative sécurité. La confiance en soi ne serait par conséquent pas innée, elle serait impulsée dès notre naissance, à travers la sociabilisation et la découverte de notre environnement.
Mais donc, la confiance en soi est-elle immuable, figée ? Ou bien est-elle destinée à évoluer ? Si oui, comment ? La confiance en soi s’acquiert-elle uniquement à travers le regard des autres ou émane-t-elle d’un travail intérieur ?
Avoir confiance signifie « se fier à ». Se faire confiance, c’est ainsi se fier à soi. Or, pour se fier à soi, ne faut-il pas être déjà convaincu qu’autrui peut se fier à nous, c’est-à-dire que l’on est fiable aux yeux des autres ? Autrement dit, si je vois que mon prochain peut compter sur moi, alors je peux compter sur moi-même. À nous ensuite de tenir compte de ce point de vue, avec toute la subjectivité que cela implique.
La confiance en soi serait finalement le produit du regard que les autres portent sur nous, et de la façon dont nous gérons intimement notre interprétation de ce regard. Par la valorisation, la reconnaissance, l’acceptation que nous renvoient d’autres personnes, nous recevons de l’extérieur une image positive de nous-mêmes, l’assimilons, la transformons en une sève nourricière dont notre « noyau de confiance » bénéficiera pour fructifier, prendre forme et grandir au fil du temps.
Si la confiance en soi s’éveille dès le plus jeune âge, au creux de nous, peut-on dire qu’on l’apprend ? Ou qu’on la prend passivement, telle qu’elle se présente spontanément à nous ?
On pourrait plutôt imaginer la possibilité qu’elle se cultive à partir du noyau primitif précocement implanté en nous ; qu’elle se cultive au sein du terreau que constitue la matière première sensible et émotionnelle.
Réussites, échecs, espoirs, déceptions, joies, peines, accidents, surprises, deuils, naissances, soutiens, abandons, ruptures, amours, amitiés, réconciliations… Les épisodes traversés tout au long de la vie provoquent en nous des changements. Certains nous ébranlent, nous fragilisent, abîment l’écorce de notre « fruit de confiance », l’abrasent, l’érodent, la font craqueler, fissurer. D’autres, au contraire, la renforcent, la fortifient, la stimulent, éventuellement la colmatent ou la restaurent.
Nous sommes à même de constater, de laisser faire. Ou bien, nous pouvons choisir d’intervenir, de nous saisir de ces perturbations, quelle que soit leur nature, bénéfique ou délétère, de nous les approprier, les remanier, les remodeler, puis les intégrer dans notre fruit de confiance. Au cœur de ce dernier, nous puiserons alors une force apaisante capable de nous orienter, de nous propulser. Cette mécanique complexe implique un travail réflexif, un questionnement sur son propre mode de fonctionnement, sur ses besoins, ses envies, ses peurs, ses facultés de résilience, son rapport au monde.
Et logiquement, afin de boucler une sorte de « cycle fructueux de confiance », on peut supposer que nos choix contribuent à leur tour à nourrir notre fruit intérieur. Ils déterminent en effet des actions et des réactions concrètes, physiques, extérieures à nous-mêmes. De nos mouvements vers une direction plutôt qu’une autre, de nos changements de voie délibérés et conscients, des accélérations ou coups de frein intentionnels, vont résulter des situations propices à confirmer, conforter ou, à l’inverse, dégrader, affaiblir notre confiance en nous. Des situations qui, par ailleurs, influeront sur notre aptitude à établir ultérieurement des liens, à prendre des décisions, dans des contextes identiques à ceux déjà vécus par le passé, ou différents.
Ainsi, plus qu’un apprentissage théorique piloté selon une méthode précise et définie, il s’agirait d’une assimilation guidée par l’expérience, d’un procédé empirique dont les effets infuseraient d’autant mieux qu’on les traite intérieurement. D’une certaine façon, la confiance en soi s’auto-alimente. On extrait de notre fruit intérieur les ressources dont nous avons besoin pour avancer dans le monde extérieur. Quand nous avançons dans le monde extérieur, nous alimentons ce fruit intérieur.
Le fruit de confiance a ceci d’original qu’il n’est pas destiné à parvenir à maturité. Il nécessite un entretien à vie car, malléable, il change à l’envi. Produit mouvant d’une savante alchimie entre notre intériorité et notre environnement, il s’élabore sur la base de réactions fécondes entre éléments profondément intimes et facteurs exogènes. Jamais figé, jamais définitif, il est par ailleurs unique car différent pour chacun et chacune d’entre nous.
Il existerait autant de fruits de confiance que d’individus. Apprendre la confiance en soi reviendrait à cultiver ce fruit, le nourrir et s’en nourrir, à expérimenter, trouver, puis tenter de maintenir un équilibre tout personnel entre, d’un côté, l’acceptation de ses fragilités et, de l’autre, le déploiement d’une assurance assumée ; une subtile combinaison de doute et d’assurance ; un agencement délicat de lucidité et d’intuition, de clairvoyance et d’élan, de stabilité et de vulnérabilité.
Avoir confiance en soi, ce ne serait pas un graal à décrocher, un fruit idéal parfaitement calibré, une compétence ultime qu’il serait possible d’obtenir une bonne fois pour toutes ; ce serait davantage la capacité, selon le moment et les circonstances, à mobiliser les ressources disponibles au sein d’un fruit intérieur en constante évolution ; ressources renouvelables et indispensables pour avancer dans la vie.
Virginie
Atelier Stylosophie « la confiance, en soi, cela s’apprend-il ? »

