La gratuité du don : entre illusion et relation. Le don gratuit existe-t-il ?
« Dis merci à la dame, je veux que tu dises merci ! ». Est-ce ainsi que nous naissons soumis à cette
première exigence éducative pour être « bien élevés » ? Une injonction à reconnaître que ce qui
est donné appelle immanquablement un signe de gratitude. Le merci fonctionne comme l’accusé
de réception d’une obligation. Recevoir un cadeau, un don, c’est devenir l’obligé de quelqu’un.
Première entrave à notre liberté. La notion de dette apparaît immédiatement. Comme si le don
appelait réparation. En référence à Marcel Mauss, le système du don et contre-don constitue une
arme sociale qui oblige le receveur. Le don n’est pas seulement ce qui introduit un déséquilibre,
mais il est l’artisan de celui-ci.
Je pense à Gide dans Les Caves du Vatican où son personnage, en désirant jeter quelqu’un par la
fenêtre, pense commettre un acte « gratuit ». Mais « l’acte gratuit » est un leurre, car il reste
déterminé par un désir, ici prouver sa liberté.
Le don s’inscrit dans une interrelation dans la mesure où le don organise l’altérité. Il n’est pas
gratuit, il est ontologique. Le don n’est pas un supplément à la relation ; il en est une des formes
constitutives. La qualité du don n’est pas dans sa gratuité, mais dans l’altérité qu’il révèle. Le don
n’est pas d’abord gratuit ou non, il est ce par quoi la relation advient.
Dès que le don se reconnaît dans sa définition, dès qu’il peut être qualifié de « don », dès qu’il est
désigné comme tel, il s’évanouit et n’existe plus. Définir le don revient à le détruire. Suis-je libre
d’être moi-même dans le don ? L’injonction originelle « dis merci à la dame » constituerait la
première des coercitions, celle face à laquelle je n’ai pas le choix.
Il y a parfois la nature d’un don qui peut nous surprendre, auquel on ne s’attendait pas. Il s’agirait
d’un véritable passage à l’acte d’un don non prémédité. Celui-là pourrait ouvrir un espace de
gratuité, non parce qu’il serait pur, mais parce qu’il échappe d’abord au calcul conscient. Seul
l’après-coup pourra dire ce qu’il a pu constituer dans sa reconstruction. Au fond, le don « gratuit »
ne pourrait-il pas être tributaire du temps où le don intervient ? « Don réflexe », en ignorant
d’abord pour soi ce qui le motive et dont le donneur ne maîtrise pas immédiatement les ressorts.
Je me suis demandé si, au fond, peu importe ce que je donne, tout ne résiderait-il pas dans la
manière dont je le fais ; la forme du don, la manière de donner importerait plus que son contenu.
J’ai découvert après l’atelier que Pierre Corneille avait écrit dans Le Menteur : « La façon de
donner vaut mieux que ce qu’on donne ».
Dès qu’un don est reconnu comme tel par le donneur ou le receveur, il évoque la notion de
reconnaissance et cesse d’être absolument gratuit. C’est bien la thèse de Jacques Derrida qui
analyse le don gratuit comme une figure de l’impossible. Le don pourrait-il être à géographie
variable ? À gratuité variable ? La notion même de gratuité est à interroger, car un « don payant »,
ce serait quoi ? Un commerce honorable, une méprise ? Le « don gratuit » est-ce un pléonasme ou
un oxymore ?
Comment concevoir que la recherche de l’invisibilité du don puisse être couronnée de succès, car
le don gratuit échappera toujours à sa quête ? Mais que l’on tente de dégager le don des apories
qui le constituent est une démarche estimable et éthique.

