Être authentique n’est pas un acquis, mais l’inscription impérative dans une dynamique du vivant que l’on doit sans cesse interroger. Le terme, surchargé de sens, nous enferme dans une aporie, ou du moins un labyrinthe aux multiples impasses. La question n’est jamais simple : s’agit-il d’une congruence radicale à soi, d’une vérité subjective et, au fond, peut-être illusoire ? Ou de l’acquiescement d’autrui qui, par un jugement extérieur, vient décerner cette qualité tant convoitée ? Comme tenaillé par une faim éternelle que nous devrions tenter de rassasier.
Bien loin d’une simple revendication du moi profond, l’authenticité s’est muée en un véritable diktat social, en un label incontournable. Ce tampon, décrété par la culture contemporaine, vise surtout à masquer l’effroi de la liberté (au sens sartrien) : il nous somme à la transparence, à la sincérité émotionnelle sans filtre, transformant l’existence en une performance constante. On se retrouve à essayer d’être un soi socialement agréé et parfaitement lisible. L’aspiration à être vrai devient ainsi, paradoxalement, un conformisme déguisé : voilà le point critique.
L’authenticité n’est pas une vérité définitive ni une certitude irréfragable. Elle est ondulatoire, fluctuante, changeante. Elle est, fondamentalement, un paysage multifocal et contextuel. Si j’assiste à la même scène, je n’en perçois ni n’en révèle la même chose selon l’endroit précis d’où je l’observe. Cela dépend de la place que j’occupe dans l’instant et, bien sûr, de mon rapport à l’Autre.
La quête du soi véritable ne peut alors être qu’une tension vers, une direction, un horizon toujours repoussé, tel un Sisyphe épuisé. Est-ce un but atteignable ? Parce qu’elle est intrinsèquement liée au processus existentiel, elle se fait et se défait au fil d’une construction sans fin, d’une éternelle élaboration. Il faut l’accepter : elle n’est pas un cachet sur un parchemin, mais la marque du vivant.
Dès lors, quel temps peut véritablement saisir cette congruence ? Le présent est flux. Peut-on seulement conjuguer l’authenticité au présent sans la trahir par la conscience de l’acte même ? C’est souvent dans la rétrospection que l’on croit la saisir : en regardant en arrière, dans l’apaisement du souvenir, on se dit : « À cet instant-là, j’ai été authentique. » Mais cette affirmation n’est, malheureusement, qu’une reconstruction narrative, une interprétation rassurante de la trajectoire passée. Ce n’est plus vérité, c’est mémoire.
Être authentique ne peut être appréhendé que dans ce flux, dans ce mouvement perpétuel qui est la vie en train de se dérouler. Impossible de la suspendre, aussi vraie et fausse que la photographie qui, par l’acte brutal de l’obturation, en a figé l’instant, au détriment d’une vie en train de se faire et de se vivre.
Jean-Philippe
Atelier Stylosophie « Qu’est-ce que l’authenticité ? »

