Peut-on tout pardonner ?
La question dépend fortement de la manière dont on comprend le libre arbitre.
Si le libre arbitre est absent ou limité, les actes sont déterminés par des causes (histoire, biologie, environnement). Dans ce cas, le pardon peut être critiqué pour son manque d’objet clair (plus de faute morale pleinement libre), sa dépendance à une fiction de culpabilité, l’illusion de se placer moralement au-dessus d’un processus causal.
Ici, la réponse plus cohérente serait moins le pardon que la compréhension, la prévention et l’action sur les causes des comportements. La victime peut même retrouver un certain pouvoir en se saisissant de ces thématiques, en empêchant peut-être des crimes similaires dans le futur.
Si le libre arbitre existe, les individus sont pleinement responsables de leurs actes. Quand vous pardonnez à quelqu’un, vous renoncez, au moins partiellement, à exiger qu’il rende des comptes ad vitam eternam. Effacer ce que la justice doit maintenir, en particulier si les conséquences négatives de l’acte persistent à long terme, minimiser la reconnaissance du tort subi par la victime…cela semble immoral.
Or, si cet individu a vraiment choisi librement de faire le mal, alors il mérite d’être tenu pour responsable. C’est ce qui le maintient comme agent moral – quelqu’un dont les actions comptent vraiment. En pardonnant, vous risquez d’envoyer le message : “Tu as fait quelque chose de grave, mais maintenant ce n’est plus grave”. Cela affaiblit l’idée même que cette personne est responsable de ses choix. C’est comme dire que ses actes n’ont pas vraiment d’importance ou que sa liberté ne compte pas vraiment. Comme on le ferait avec un enfant.
Toutefois, pardonner peut se justifier autrement : le libre arbitre implique la possibilité de changement. Le pardon reconnaît alors que l’auteur n’est pas réduit à son acte passé et peut évoluer.
Au-delà de ces deux cadres, on peut prendre deux attitudes différentes face au pardon:
Soit le pardon n’est ni automatiquement justifié ni moralement nécessaire : sans le libre arbitre, il est mal fondé (il repose sur une notion de faute contestable) ; avec le libre arbitre, il peut être excessif (il efface la justice permanente).
Soit le pardon est nécessaire pour pouvoir continuer à vivre ensemble : sans libre arbitre, “je comprends que tu ne pouvais peut-être pas être autrement, donc je cesse de t’en vouloir” ; avec le libre arbitre : “je te tiens pour responsable, mais je te pardonne car j’ai foi en la version future de ton être (et la mienne par la même occasion)”. Selon l’approche, le sens du pardon change alors radicalement.
Laurence
Atelier « Peut-on tout pardonner ? »

