Régulièrement, notre esprit divague à cause d’un malheur, d’une peine, d’une interrogation. Alors, parfois, tout s’effondre et la fameuse question revient nous hanter : « Ma vie a-t-elle un sens ? » Elle est doublée, juste après, d’une seconde interrogation : « La vie a-t-elle un sens ? »

Ces deux acceptions de la vie, l’existence en général et notre vie individuelle, sont les deux axes de tiraillements que nous éprouvons tous. Elles nous écartèlent car nous sentons bien qu’à l’image de l’œuf ou de la poule, nous ne savons pas réellement laquelle commence l’autre.

Imaginons que nous sommes tous un grain de sable et que chaque être vivant en est un également, et que cet agrégat de vies bactériennes, végétales et animales forme un immense désert. Sans vouloir se faire leur porte-parole, on peut sans doute affirmer que la plupart des êtres vivants ne cherchent pas le sens de la vie. Il est pourtant un être pour qui le sujet est bien réel : nous, les humains.

Nous sommes conscients de l’immensité du désert et de l’infime place que nous y occupons, mais cela ne nous satisfait pas. Ainsi, le grain de sable que chacun est, conscient de la place insignifiante que possède son existence propre, sait qu’il participe à former un tout dont il a du mal à saisir l’image, tant le désert est immense et qu’il manque de hauteur pour constater son étendue. C’est cette image fuyante qu’il appelle « le sens » et qu’il cherche à définir.

Ces deux conceptions s’affrontent et se complètent, et notre esprit jongle sans cesse entre ces deux aspects de la vie, au prix d’un inconfort permanent de l’esprit.

Je ne suis pas né avec une vision d’ensemble et un accès au sens de la vie, mais si ma vie a un sens, c’est bien que la vie doit en avoir un en elle-même. Sinon, comment justifier qu’un petit individu comme je le suis puisse avoir un sens, alors que la vie qu’il participe à composer n’en aurait pas ?

En revanche, il est plus aisé de justifier l’inverse. La vie a un sens et nous non : nous sommes des accidents, de petites brisures de vie insignifiantes et pourtant nous sommes là. Vous comprenez, car vous avez déjà éprouvé cet inconfort : les deux réponses ne peuvent nous satisfaire, car dans le premier cas la réponse est inaccessible et dans le second elle est révoltante et intolérable.

Nous sommes alors bien forcés, afin de ne pas sombrer dans le désespoir, de nous concentrer sur le premier sens. Afin de donner un sens à cette vie qui nous échappe, nous nous regroupons avec d’autres grains humains, suivons les prophètes et les « sages », devenons adeptes de cultes et construisons ensemble un château de sable qui prendra l’image de ce sens que nous recherchons et que nous faisons à l’image de notre volonté.

Le sens de la vie devient ainsi le sens de notre vie, et nous nous en satisfaisons pour toujours ou pour un temps. Chacun sait pourtant que l’édifice est branlant et fragile, car partout autour d’autres très différents ont vu le jour.

La multitude des sens disséminés dans le désert s’observe ainsi en se jugeant. « Notre château est plus beau que celui du voisin », « Nous avons la vérité vraie »… Alors, cet autre, on l’envie, on le jalouse, on le hait et nous devenons des fanatiques perfectionnistes qui estiment que leur sens et la vie qu’ils mènent pour s’y conformer constituent la seule vraie vie qui ait un sens. Alors, ils débattent et s’affrontent par le verbe et les armes, mourant volontiers pour des idées, le plus souvent vaines.

C’est pourquoi, en nous posant la question « La vie a-t-elle un sens ? », nous traduisons surtout notre envie de posséder le sens et la vie elle-même, de la soumettre à nos désirs et à notre image. En soi, nous voulons violer la vie pour qu’elle nous offre la satisfaction qu’elle nous refuse dans nos errements philosophiques.

J’oserais dire que la question n’a pas de sens. À trop déformer le sens qui s’enfuit devant nous, notre grain de sable s’isole et s’effrite, et la vie elle-même s’effrite. Regardez ce qu’est le monde aujourd’hui.

D’ailleurs, la vie a-t-elle un sens pour elle ou pour nous-mêmes ? La vie n’est pas consciente, ou bien elle n’est consciente que des milliards de fragments de conscience que le vivant fait vivre en elle.

Dans ce cas, il ne nous reste qu’une solution : balayons à l’instant nos châteaux de sable, à peine commencés ou déjà achevés. La vie n’a pas de sens et ne nous en doit pas un. La vie est le sens, et ceux qui participent à la vie le sont également.

Chaque être vivant est la cause, le résultat et le sens de la vie. La vie est incarnée, non subie ou pratiquée : elle est vécue. Elle a une raison que l’on peut étudier, mais ne possède pas de sens ni de destination.

Alors, quand j’abandonne enfin cette quête épuisante, je commence enfin à vivre la vie, en symbiose avec elle, cause et conséquence de son existence et de la nôtre.

Acceptons de rester des grains de sable de tout bord, agglutinés dans la solitude du vide qui nous entoure, seulement animés par les frémissements de la terre ou les tempêtes qui agitent nos vies et le désert que partagent tous les vivants.

N’élevons pas d’édifices : il n’y a rien à contempler depuis le ciel, excepté des châteaux en voie d’effondrement. Il faut faire vivre et vibrer la vie à travers nous, dans les moments de joie mais aussi de peine, sans sombrer dans la tentation, chaque fois renouvelée par les difficultés, de construire ou de rejoindre un nouveau château de sable.

Le plus beau château de sable, c’est celui qu’on accepte de ne pas construire en se laissant être le sable, baigné par le soleil et caressé par le vent.

Alors seulement, nous effleurons le sens de notre vie sans plus avoir besoin de nous interroger à son propos. Ce château de sable-là, lui, ne risque pas de s’effondrer et nous serons bien à notre place, sans risque de tomber d’une tour, heureux et bien vivants le jour de notre mort.

Guillaume Malenfant
Atelier Stylosophie « La vie a-t-elle un sens ? »