Quand la vie se sent vivante

Jean-Philippe, La vie a-t-elle un sens ?, Polyphonie


La vie a-t-elle un sens ? Poser la question du sens, c’est aussi se demander : pour qui ? Pour soi ?
Pour les autres ? Pour la société ? On dit souvent « donner un sens à la vie », comme un ajout qui,
sans notre volonté active, n’existerait pas. Comme si son état naturel était privé de sens et qu’il
suffisait d’en donner de façon volontariste pour que l’affaire soit entendue. Échouer à donner du
sens serait alors un marqueur de notre incapacité à vivre bien.
Serait-ce la question du bonheur, en filigrane, qui est posée ? Le sens de la vie échappe à la
rationalisation. Il se dérobe dans l’expérience même de vivre. En soi, cela rejoint l’absurde
camusien, qu’il définit dans Le Mythe de Sisyphe comme le divorce entre l’appel humain à la
cohérence et le « silence déraisonnable du monde ».
Une vie a-t-elle besoin d’avoir un sens pour être reconnue comme vie humaine ? Nous nous
maintenons souvent dans l’illusion d’une symbiose rassurante, cherchant à vérifier si ce que nous
vivons nous fait véritablement exister. C’est pourquoi nous tenons tant à l’idée d’un cheminement
linéaire, d’un point A à un point B. Nous aimerions identifier une route traçable. Est-ce notre peur
de vivre qui nous fait traverser la vie sans plaisir ? Une vie sans sens se consume. Une vie sans
sens est une vie où je ne suis pas, où je ne me sens pas, où je ne m’appartiens pas.
On ne peut penser le sens de la vie sans évoquer la mort. Point de butée et arrivée inéluctable. La
mort est l’expression ultime de l’absurde. Elle est le « mur » contre lequel tous les efforts se
brisent. Cette fin annulerait-elle le résultat de toute entreprise, petite ou grande, de ma vie ?
Nous avons été projetés dans un état dont nous ignorions tout avant d’y être ; maintenant que
nous y sommes, il nous faut composer avec lui. La question se pose alors simplement : ai-je
vraiment choisi d’être vivant ?
Peut-on penser que la révolte contre la mort soit la seule réponse ? Refuser la mort, est-ce se
tenir à la vie ? Le sens de la vie serait-il alors de vivre comme si l’on refusait la mort, au risque de
vouloir abolir l’inévitable ? Où se logent nos désirs dans l’inconfort de cet inconnu qui se révèle à
nous au fil du temps ? La révolte peut être une manière de ne pas se résigner, mais peut-elle à elle
seule contenir toute la réponse du sens ?
Il s’agit peut-être de vivre « malgré » la mort, sans l’occulter ni lui donner un sens transcendant
qu’elle n’a pas. Une vie peut avoir de la valeur sans avoir de sens apparent ou explicite. Comme si
la question du sens surgissait surtout lorsque certaines vies, trop singulières, trop discrètes ou
trop éloignées des normes, avaient à se justifier d’exister. Une vie peut s’incarner même si,
socialement, elle est perçue comme insignifiante.
Au fond, comme Freud l’a théorisé à travers la tension entre Éros et Thanatos, la vie est avant tout
une dynamique pulsionnelle. Entre ces deux pôles, le sens ne serait pas un objectif à atteindre,
mais un effet possible – et non garanti – du fait de vivre.
Osons alors cette hypothèse minimale : le sens de la vie ne serait pas à chercher ailleurs que dans
l’expérience même de vivre, quand celle-ci parvient, fût-ce brièvement, à se sentir vivante.