Rencontrer ou croiser : l’épreuve de l’Altérité

Jean-Philippe, Polyphonie, Qu'est-ce que rencontrer quelqu'un ?

Rencontrer quelqu’un constitue l’étonnement d’une découverte. La rencontre de ce quelqu’un a un
caractère de choc advenu dont je mesure d’abord l’intensité avant d’en saisir le sens. C’est ce que
j’attendais sans vraiment le savoir, à mon insu, lové dans une espérance secrète. Cette rencontre
évoque celles des contes de l’enfance, susceptibles de donner une clef à l’existence. Elle prend la
forme d’un pressentiment heureux, porteur de promesses. Je dirais alors : « j’ai rencontré quelqu’un ».
Mais est-ce réductible à la seule rencontre amoureuse que l’on confie à autrui ?
Si l’on précise parfois avoir fait une « mauvaise rencontre », l’inverse se passe d’adjectif ; le mot même
de « rencontre » porte en lui le présupposé d’un événement bénéfique. On présume d’une valeur et
d’une intensité où rencontrer a partie liée avec l’exceptionnel. Pour insister et se convaincre soi-même,
on parlera de « vraie » rencontre.
La rencontre peut être constitutive d’un « malentendu heureux ». Elle n’est pas cette complétude
illusoire, car elle désorganise un système établi et défensif. Apparaissant d’abord comme coïncidence,
elle est la mise en œuvre d’une asymétrie positive irréductible à toute forme d’apprivoisement. La
rencontre est d’abord une dynamique, un mouvement empli de promesses.
Nous passons notre vie à croiser une foultitude de gens, mais à partir du moment où nous qualifions
cela de « rencontre », nous en soulignons une sorte d’arrêt sur image qui marque l’immanence de
quelque chose qui s’est produit à nos yeux. La relation est loin d’être le cœur même de la rencontre,
elle peut parfois en être l’opposé. Nous soulignons et distinguons un gage de promesse qui ne sera pas
toujours tenue, mais qui nous alerte. À quel moment un « croisement » devient-il une « rencontre » ?
La qualification de « rencontre » ne peut-elle être considérée que dans l’après-coup ? Bien souvent, ce
qualificatif peut être donné davantage à un pressentiment qu’à des qualités objectivables.
La rencontre survient quand on est en état de disponibilité. C’est l’histoire de celui qui cherche une
information et qui, par accident, en trouve une bien plus précieuse : l’art de trouver ce qu’on ne
cherchait pas. (La sérendipité). Appliqué à la rencontre, cet état s’oppose à la quête volontaire.
Rencontrer quelqu’un, c’est l’établissement d’un lien, semblable à la connexion de deux neurones. La
synapse est cette zone de contact, un interstice subtil où a lieu la transmission du message nerveux. Il
arrive que ces liens se détériorent ou se distendent : « Voici que mes liens ne valent plus grand-chose.
Ils ne me tiennent plus au monde. Je suis libre et je meurs de soif de mon désert », écrit Antoine de
Saint-Exupéry dans Citadelle.
Rencontrer quelqu’un, c’est ce qui fait vaciller l’individu qui pense que la réalité n’existe pas en dehors
de lui-même. Pour lui, seules ses sensations et ses expériences sont la réalité, les autres individus n’ont
pas de réalité propre. La rencontre, c’est ce « non-semblable » à moi et qui pourtant me parle. On ne
rencontre pas toujours une personne, on rencontre une promesse que parfois l’on s’invente.
Rencontrer quelqu’un, c’est accepter de ne pas le « saisir » immédiatement par l’intellect ou la volonté.
Si je cherche à comprendre l’autre tout de suite, je projette sur lui le fruit de mon désir. Comment
permettre à l’autre d’advenir tel qu’il est, et non tel que je l’imagine ou je le veux ? Si je lui demande de
suppléer à mes manques, je l’efface. La rencontre, c’est l’altérité qui bouleverse nos certitudes
intérieures. Au sens propre, la rencontre c’est « envisager » l’autre au sens de Levinas… c’est-à-dire le
laisser exister comme ce qui m’interpelle sans se confondre avec moi.