Rendre au monde son épaisseur, l’habiter autrement

Jean-Philippe, Polyphonie, Qu'est-ce qu'une saine colère ?


Comment habiter poétiquement le monde ? J’ai lu quelque part que nous serions devenus
des « caddies sans âme », ce qui m’a semblé une bonne définition de notre manière
contemporaine d’être au monde. Nous investissons un monde défini en vérités économiques
incontournables au nom du réalisme. Nous nous sommes perdus et oubliés, tentant
vainement de faire des vérités comptables notre unique destinée ou point de vue. Nous
accomplissons de la sorte une manière de « rentabilité » existentielle. Aurions-nous fabriqué
notre propre cécité ?
Mais que peut faire la poésie dans une pareille galère ? De quelle force est-elle constituée
pour faire obstacle à l’évidence d’un monde habité par ceux qui veulent se l’accaparer ou le
détruire ? Détruire l’architecture, détruire l’histoire de bâtiments ou de lieux de culte
ancestraux, c’est s’acharner à refuser d’entendre ce que les pierres peuvent nous dire, tout
comme ignorer, à l’instar de ce qu’écrivait le philosophe suisse Henri-Frédéric Amiel, qu’un «
paysage est un état de l’âme ».
Il nous faudrait alors réfuter la poésie comme un décorum ou comme manière d’enjoliver les
choses. Il nous faut nous éloigner d’une dimension poétique languissante ou apaisante
comme manière de supporter le monde. Nous devrions envisager la poésie comme
changement de focale sur le monde, apprendre à le regarder autrement. Pourrait-on parler
de poésie « intégrative » au sens d’une manière non seulement de regarder le monde mais
de l’interpréter en réfutant son orientation mercantiliste ?
À la mesure de nos convictions, et en les appréhendant comme une force, nous pourrions
déclencher une contagion silencieuse. Cette transmission opérerait bien loin de la bien-
pensance d’un monde qui ne se conçoit qu’à la bourse, et s’affirmerait comme notre seule
pensée véritablement réfractaire.
La poésie n’est pas celle qui se décrète comme telle, elle est à découvrir dans le monde qui
nous entoure. L’intitulé « poésie » est loin d’être réductible à une seule écriture. Sachons la
déchiffrer, la débusquer dans ce qui ne s’affiche pas comme tel.
La poésie peut être un regard sur les choses ou une prise de conscience de ce que la nature
ou le monde aurait de poétique pour celle ou celui qui pourrait les envisager. Une manière
de résonance avec le monde.
J’ai ainsi des boussoles intimes, telle cette phrase empruntée à Shakespeare qui écrit « nous
sommes de l’étoffe dont nos rêves sont faits et notre vie est entourée de sommeil ». Loin de
réduire la dimension poétique à une sublimation vaine, j’y vois quelque chose d’inhérent à
l’homme, à la trame même du tissu humain, pour peu qu’il sache se regarder ailleurs que
dans le miroir déformé de ses propres mensonges et illusions.
Habiter poétiquement le monde supposerait alors de consentir à cette part de songe,
d’invisible et de fragilité qui nous constitue, au lieu de nous enfermer dans le prisme
aveuglant de notre seule technicité et de nos froids calculs.