Comment habiter poétiquement le monde ? J’ai lu quelque part que nous serions devenus des « caddies sans âme », ce qui m’a semblé une bonne définition de notre manière contemporaine d’être au monde. Nous investissons un monde défini en vérités économiques incontournables au nom du réalisme. Nous nous sommes perdus et oubliés, tentant vainement de faire des vérités comptables notre unique destinée ou point de vue. Nous accomplissons de la sorte une manière de « rentabilité » existentielle. Aurions-nous fabriqué notre propre cécité ?
Mais que peut faire la poésie dans une pareille galère ? De quelle force est-elle constituée pour faire obstacle à l’évidence d’un monde habité par ceux qui veulent se l’accaparer ou le détruire ? Détruire l’architecture, détruire l’histoire de bâtiments ou de lieux de culte ancestraux, c’est s’acharner à refuser d’entendre ce que les pierres peuvent nous dire, tout comme ignorer, à l’instar de ce qu’écrivait le philosophe suisse Henri-Frédéric Amiel, qu’un « paysage est un état de l’âme ».
Il nous faudrait alors réfuter la poésie comme un décorum ou comme une manière d’enjoliver les choses. Il nous faut nous éloigner d’une dimension poétique languissante ou apaisante comme manière de supporter le monde. Nous devrions envisager la poésie comme changement de focale sur le monde, apprendre à le regarder autrement. Pourrait-on parler de poésie « intégrative » au sens d’une manière non seulement de regarder le monde, mais de l’interpréter en réfutant son orientation mercantiliste ?
À la mesure de nos convictions, et en les appréhendant comme une force, nous pourrions déclencher une contagion silencieuse. Cette transmission opérerait bien loin de la bien-pensance d’un monde qui ne se conçoit qu’à la bourse et s’affirmerait comme notre seule pensée véritablement réfractaire.
La poésie n’est pas celle qui se décrète comme telle, elle est à découvrir dans le monde qui nous entoure. L’intitulé « poésie » est loin d’être réductible à une seule écriture. Sachons la déchiffrer, la débusquer dans ce qui ne s’affiche pas comme tel.
La poésie peut être un regard sur les choses ou une prise de conscience de ce que la nature ou le monde aurait de poétique pour celle ou celui qui pourrait les envisager. Une manière de résonance avec le monde.
J’ai ainsi des boussoles intimes, telle cette phrase empruntée à Shakespeare qui écrit : « Nous sommes de l’étoffe dont nos rêves sont faits, et notre vie est entourée de sommeil. » Loin de réduire la dimension poétique à une sublimation vaine, j’y vois quelque chose d’inhérent à l’homme, à la trame même du tissu humain, pour peu qu’il sache se regarder ailleurs que dans le miroir déformé de ses propres mensonges et illusions.
Habiter poétiquement le monde supposerait alors de consentir à cette part de songe, d’invisible et de fragilité qui nous constitue, au lieu de nous enfermer dans le prisme aveuglant de notre seule technicité et de nos froids calculs.
Jean-Philippe
Atelier Stylosophie « Comment habiter poétiquement le monde ? »

