Existerait-il un lieu de la sagesse, une contrée, un pays qui pourrait la contenir tout entière ? Suffirait-il d’y aller régulièrement pour s’y ressourcer, comme on va en vacances, pour en repartir requinqué ? Une « Auroville » universelle ? Depuis que la philosophie existe, elle a tenté d’en dessiner la voie, quand ce n’est pas certains hommes que l’on a qualifiés de sages. On a pu en faire un métier : « sage-femme ». Est-ce parce qu’elles possèdent cet « art d’accoucher », dans leur capacité à préparer une femme à donner la vie ? Cette expertise de la « maïeutique » ? Un terme rendu célèbre par Socrate pour désigner sa méthode philosophique consistant à faire accoucher les esprits des vérités qu’ils portent en eux.
On la tiendrait enfin, cette référence de vie, cette inaccessible étoile dont la lumière que nous percevons ne suffit pas à prouver qu’elle existe encore. Ne serait-elle qu’un leurre suffisant pour nous animer ? Car classiquement, ce chemin vers la sagesse est ce qui peut la définir. Qu’importe qu’on l’atteigne un jour, qu’importe que l’on puisse dire qu’on la possède, puisque déjà l’affirmation de la détenir en contredit le sens. Qu’importe, car croire qu’un chemin puisse être tracé vers elle suffit en soi.
Pourtant, si la sagesse est synonyme de l’effacement de toute velléité en nous de révolte ou de colère, je préfère cette définition de Marcel Conche, qui parle de « sagesse tragique », refusant les utopies et acceptant le monde héraclitéen, instable et changeant, où la joie et la souffrance coexistent. Je veux croire à cette réalité du monde et de l’être, traversés de paradoxes, où la souffrance existe sans exclure la possibilité d’en triompher. Cette dimension du « faire avec ».
Tout au plus puis-je dire ce que la sagesse n’est pas, ce que je ne veux pas qu’elle soit pour moi. Définit-on un fantôme ? J’aimerais qu’elle puisse constituer un rivage à atteindre, un animal qu’on ne pourra jamais apprivoiser et dont, pourtant, je sais l’existence. Pour construire ce château de sable de la sagesse, j’aurais besoin de toute la force de mon enfance et du cortège de ses illusions auxquelles je veux continuer de croire. Cette sagesse dont je sais qu’elle doit toujours et encore participer de ce rêve éveillé.
Qu’elle soit lutte, élévation ou vigilance, elle pourrait avoir le visage d’une spiritualité. Si, au contraire, elle m’enferme dans l’inanité d’une lutte clandestine, elle me condamne à rester un éternel Don Quichotte. Ce réel qu’il me faut transformer par mon imaginaire pour résister.
C’est parce que je refuse l’évidence d’une limite tenue pour infranchissable. Limite imposée ou limite conceptuelle qui m’arrange parfois pour ne pas prendre le risque d’échouer. Ces confortables frontières qui m’autorisent à penser que ce n’est pas ma faute. La sagesse se tient implacablement entre l’hubris et la démission, entre le matamore et le pleutre. C’est parce que je crois à ces chemins de l’impossible qu’ils se mettront à exister et que peut-être j’y souscrirai enfin. Que peut-être je la croiserai, méconnaissable et impensée.
Si la sagesse n’existe pas comme essence universelle, suis-je prêt à inventer la mienne au-delà de l’outrance et des limites auxquelles je ne veux pas croire ? Pourtant, n’est-elle rien d’autre qu’un illimité, comme cette ligne d’horizon vers laquelle je me dirige sans cesse, et toujours repoussée ? Cette sagesse qui n’est pas un lieu, mais une distance.

