Douter est-il une faiblesse ? Je doute – un peu – beaucoup – à la folie… Tout semble déjà dit : trop de doute tuerait le doute lui-même. Le jeu de la marguerite confère au doute la forme d’une attente de réponse, comme si elle pouvait suffire à clore l’incertitude.

On dit pourtant « rongé de doutes » : en quoi le doute peut-il nous contaminer ? Le doute serait ce qui enlève, ce qui réduit. Il existerait ainsi une forme d’illégitimité du doute. Douter de soi, douter des autres, de ce qui est extérieur à soi. Mais douter en son for intérieur paraît plus redoutable encore, en ce qu’il invalide notre être même. Plus de positionnement possible dans ce flottement permanent. Le doute est alors volontiers associé au manque de confiance en soi, voire confondu avec lui.

Douter rejoint l’idée d’accepter de « ne pas savoir ». Or, cette ignorance est souvent perçue comme une faillite intellectuelle, presque comme une faute. Ne pas savoir expose, fragilise et peut être vécu comme une disqualification.

Douter exprime bien la notion de chercher à comprendre, explorer, sur un chemin qui ne se dessine pas de manière évidente. La notion de « chercher » est parfois assimilée au doute, alors qu’en réalité, elle relève davantage d’un processus de réflexion en cours. Loin d’être nécessairement une impasse, le doute peut alors constituer une boussole : il n’indique pas la direction, mais empêche de s’égarer trop vite.

Dans une société de résultats immédiats, où il s’agit souvent de penser plus vite que son ombre, le passage à l’action surgit comme l’antithèse du doute. Il combat le doute violemment par une réponse dans l’action, pour masquer l’incapacité de décider.

Le doute présente deux visages, comme les deux faces d’une même pièce. Il y aurait d’un côté un doute stérile qui enferme, paralyse et nie toute possibilité d’action ; et de l’autre, un doute fécond qui interroge, affine le jugement, prépare une décision plus consciente ; et cela d’autant plus que le partage du doute joue souvent un rôle décisif. La confidence de nos doutes, lorsqu’ils sont reconnus comme possibles et recevables, nous permettra de nous en dégager pour agir.

Dans ce miroir renversé du doute se logent parfois de fausses réassurances : des certitudes empruntées, trouvées dans les livres ou relayées par la transmission médiatique. Elles s’appuient sur une pensée dogmatique, nourrie de la valeur supposée irréfutable de l’écrit, de sa publication ou de la renommée de celui qui parle. La valeur d’un propos, voire d’une personne, se trouve alors corrélée à sa popularité. L’écrit acquiert le statut de ce qui ne saurait être mis en doute : parce qu’il est publié, parce qu’il est diffusé, parce qu’il est médiatisé. Comme si la visibilité suffisait à faire autorité.

Le doute comme suspension d’un temps, qui ne peut durer indéfiniment ; le doute comme espace réflexif indispensable à l’action.

Douter « raisonnablement », cela a-t-il un sens ? Est-ce un oxymore ?

Le doute est cette vigie dressée sur l’océan de la pensée. Il suppose une certaine distance, pour que quelque chose puisse être pensé.

« Sans doute » est une locution adverbiale qui laisse entendre que le « peut-être » pourrait advenir, à condition d’accepter la nécessaire et fertile fragilité du doute.

Jean-Philippe

Atelier Stylosophie « Douter est-il une faiblesse ? »