À première vue, la responsabilité semble être une affaire de curseur. D’un côté, je ne serais responsable que de mes actes volontaires, de mes intentions et des conséquences que je pouvais prévoir. De l’autre, la responsabilité peut s’étendre presque indéfiniment, jusqu’à autrui ou aux générations futures. Resterait alors à trouver la bonne limite.
Mais cette manière de poser le problème suppose peut-être déjà quelque chose : que l’on puisse isoler une action (où commence-t-elle vraiment et où finit-elle ?), en identifier clairement l’auteur (ou du moins déterminer en quel sens il peut s’en dire l’auteur alors qu’il agit toujours dans une situation qu’il n’a pas entièrement choisie) et déterminer ce qui, dans ses conséquences, lui appartient véritablement.
Or c’est précisément ce qui résiste. Hannah Arendt rappelle que l’action s’inscrit toujours dans un réseau d’autres actions. C’est aussi pour cela qu’elle en souligne l’imprévisibilité : nous pouvons initier une action sans être pour autant les auteurs de l’histoire qu’elle engendrera. Jean-Pierre Dupuy ne dit pas autre chose, mais d’une manière plus poétique : « l’action et la parole engendrent des histoires dont nul ne peut se dire l’auteur et qui connaissent parfois un dénouement tragique ». L’histoire qui naît de l’action s’autonomise ainsi de celui qui l’a initiée : quelque chose du réel échappe toujours à notre maîtrise. Que signifie alors être responsable des conséquences de mon action si je ne peux jamais entièrement distinguer ce qui vient de moi de ce qui résulte de cet enchevêtrement ?
Prise comme attribution à un auteur de ce qu’il aurait produit et maîtrisé, la responsabilité devient presque un non-sens. Peut-être faut-il alors revenir à son sens premier : non plus être maître de ce qui advient, mais avoir à répondre de la part que l’on y a prise, aussi difficile soit-elle à isoler et aussi indirecte soit-elle.
Reste alors une autre question, peut-être plus troublante : si le réel se prête si mal à l’imputation, pourquoi avons-nous autant besoin de responsabilité ?
DJG
Atelier Stylosophie « De quoi sommes-nous responsables ? »

