S’épanouir dans son travail, un leurre ? La première question serait : avons-nous le choix ? Le premier
travail a été une nécessité vitale : trouver sa pitance pour ne pas mourir. Chez les Grecs de l’Antiquité,
le labeur productif était réservé aux esclaves. D’où l’expression « esclavage du travail ».
Est-il possible de ne pas travailler ? La révolte naît comme si le travail était imposé par d’autres.
Répondre à une contrainte comme un impôt dû à la société. Serions-nous à la recherche d’un absolu
où la réalisation de soi passerait par un juste équilibre ? L’utopie sans doute d’une harmonie propre à
contenir sa vie.
Le travail n’existe-t-il que dans la rétribution ? Ce qui amène certains à parler de « prostitution ». Il
existe aussi cette notion du travail dérivé, peu valorisant, « l’emploi », au profit d’une autre activité
que l’on finance de cette façon. Une contrainte pour un plaisir ailleurs.
Que demandons-nous au travail qu’il ne saurait donner ? Un sens à sa vie ? Bullshit job, travail à la
con… il s’agit là d’un gain extérieur, non intrinsèque à l’activité. Là où la valeur de notre
investissement n’est pas payée de retour, accréditant l’idée que le produit de mon labeur profite à
d’autres. Car à qui profite le crime ? Comment ne pas être persuadé que l’équilibre au travail est un
leurre ? L’argent peine à compenser cette négation de moi-même, ancrée dans la non-reconnaissance
de ce que je suis. Si je ne travaille pas véritablement pour moi, si je n’en obtiens aucune
reconnaissance, c’est cette négation de soi qui rend le travail inacceptable, voire humiliant ou
aliénant. Il peut s’agir d’une perte de sens, voire de son identité.
En quoi consiste la construction du leurre ? À mesure que le travail perdait de son âme, on a inventé
la notion de « réalisation de soi », faisant retomber sur le travailleur la responsabilité d’y trouver son
compte. L’individu devient seul responsable de la mutation du sens et ne peut s’en prendre qu’à lui-
même. La duperie consiste en ce hiatus entre ce qu’on m’a vendu comme une réalisation possible de
moi et ce qui est en réalité une activité au service de l’autre.
Le « véritable » travail serait celui qui utilise la meilleure version de moi-même. Il s’agit d’exploiter ma
spécificité et d’éprouver la satisfaction à « m’utiliser » moi-même. Même si mon travail est une
inscription dans la société comme un impôt légitime, il ne doit pas être décorrélé de moi-même. Il
doit rendre possible ma singularité. Au-delà de sa rémunération, sa vraie valeur participe à une
élaboration narcissique indispensable et fructueuse.
Peut-on choisir son travail ? Sur quelle base, sur quelle croyance même allons-nous opérer des choix
que nous croyons libres ? Et pourtant, si le choix s’opère en accord profond avec soi-même, c’est la
notion de « labeur » qui peut disparaitre, laissant place à un travail véritable. D’où cette apparente
contradiction que l’on entend parfois : « Pour moi ce n’est pas du travail ». Cette dénégation
confirme, en creux, que la définition sociale première reste celle de la contrainte. A contrario, la
violence du chômage rappelle que si le travail peut aliéner, son absence désintègre.
S’épanouir devient alors possible, non plus comme une réponse à une injonction, mais comme
l’invention d’un espace où le désir peut s’inscrire.
« Travailler à inventer son travail »

