« Travailler à inventer son travail »

Jean-Philippe, Polyphonie, S'épanouir dans son travail. Un leurre ?


S’épanouir dans son travail, un leurre ? La première question serait : avons-nous le choix ? Le premier travail a été une nécessité vitale : trouver sa pitance pour ne pas mourir. Chez les Grecs de l’Antiquité, le labeur productif était réservé aux esclaves. D’où l’expression « esclavage du travail ».

Est-il possible de ne pas travailler ? La révolte naît comme si le travail était imposé par d’autres. Répondre à une contrainte comme un impôt dû à la société. Serions-nous à la recherche d’un absolu où la réalisation de soi passerait par un juste équilibre ? L’utopie, sans doute, d’une harmonie propre à contenir sa vie.

Le travail n’existe-t-il que dans la rétribution ? Ce qui amène certains à parler de « prostitution ». Il existe aussi cette notion du travail dérivé, peu valorisant, « emploi », au profit d’une autre activité que l’on finance de cette façon. Une contrainte pour un plaisir ailleurs.

Que demandons-nous au travail qu’il ne saurait donner ? Un sens à sa vie ? Bullshit job, travail à la con… il s’agit là d’un gain extérieur, non intrinsèque à l’activité. Là où la valeur de notre investissement n’est pas payée de retour, accréditant l’idée que le produit de mon labeur profite à d’autres. Car à qui profite le crime ? Comment ne pas être persuadé que l’équilibre au travail est un leurre ? L’argent peine à compenser cette négation de moi-même, ancrée dans la non-reconnaissance de ce que je suis. Si je ne travaille pas véritablement pour moi, si je n’en obtiens aucune reconnaissance, c’est cette négation de soi qui rend le travail inacceptable, voire humiliant ou aliénant. Il peut s’agir d’une perte de sens, voire de son identité.

En quoi consiste la construction du leurre ? À mesure que le travail perdait de son âme, on a inventé la notion de « réalisation de soi », faisant retomber sur le travailleur la responsabilité d’y trouver son compte. L’individu devient seul responsable de la mutation du sens et ne peut s’en prendre qu’à lui-même. La duperie consiste en ce hiatus entre ce qu’on m’a vendu comme une réalisation possible de moi et ce qui est en réalité une activité au service de l’autre.

Le « véritable » travail serait celui qui utilise la meilleure version de moi-même. Il s’agit d’exploiter ma spécificité et d’éprouver la satisfaction à « m’utiliser » moi-même. Même si mon travail est une inscription dans la société comme un impôt légitime, il ne doit pas être décorrélé de moi-même. Il doit rendre possible ma singularité. Au-delà de sa rémunération, sa vraie valeur participe à une élaboration narcissique indispensable et fructueuse.

Peut-on choisir son travail ? Sur quelle base, sur quelle croyance même allons-nous opérer des choix que nous croyons libres ? Et pourtant, si le choix s’opère en accord profond avec soi-même, c’est la notion de « labeur » qui peut disparaître, laissant place à un travail véritable. D’où cette apparente contradiction que l’on entend parfois : « Pour moi, ce n’est pas du travail. » Cette dénégation confirme, en creux, que la définition sociale première reste celle de la contrainte. A contrario, la violence du chômage rappelle que, si le travail peut aliéner, son absence désintègre.

S’épanouir devient alors possible, non plus comme une réponse à une injonction, mais comme l’invention d’un espace où le désir peut s’inscrire.

Jean-Philippe

Atelier Stylosophie « S’épanouir dans son travail. Un leurre ? »