Une anaphore pour ne pas perdre son temps

Polyphonie, Qu’est-ce que prendre son temps ?, Virginie

Prendre son temps, c’est se ménager un espace, un intervalle spatio-temporel dans lequel on
peut se sentir libre, autonome. Ici ou ailleurs, dans cet « espace-bulle » déconnecté du tumulte
ambiant, il est permis de papillonner ou de nous focaliser sur une activité, de nous projeter vers
l’avenir ou de nous retourner sur le passé, de vivre pleinement le présent, de contempler, de lire,
d’agir, de créer, de transformer.
Prendre son temps, c’est savoir saisir l’opportunité, quand elle se présente, de choisir : nous
affranchir des injonctions sociales, mettre de côté les obligations du quotidien, quitter le mode de
fonctionnement automatique intégré à notre insu, dire stop à la pression ainsi qu’à la multitude de
contraintes qui nous assaillent. C’est décider d’accorder la priorité à nos envies, nos défis, nos
aspirations, nos projets ; à l’éphémère, au durable.
Prendre son temps, c’est s’autoriser à regarder par la fenêtre de possibilités qui s’ouvre
parfois devant nos yeux, consentir à revoir notre posture. C’est nous rendre disponible, à nous-
même comme aux autres, observer après avoir effectué un pas de côté, appréhender notre
environnement sans urgence, habiter le monde consciemment, entrer en résonance avec lui.
Prendre son temps, c’est ajuster entre notre faveur la vitesse à laquelle se meut le petit
curseur de l’instant présent. Ce minuscule pointeur, marquant obstinément la frontière ténue entre
passé et futur, avance inexorablement sur la droite du temps. Nous ne pouvons l’en dévier. En
revanche, nous sommes à même de contrôler sa rapidité de déplacement, de manière limitée certes,
infime parfois, mais assez pour modifier notre perception du temps qui s’écoule.
Prendre son temps, c’est avoir l’occasion, au cours de sa progression sur la cycloïde de la vie,
de tantôt freiner, tantôt accélérer, toute en retenue ou pas. Nous évoluons ainsi chacun à notre
façon, décrivant cycles et lignes droites, déroulant le fil de notre existence selon un rythme de base
imposé par le cadre collectif, cadence socialement acceptée, néanmoins modulable en partie.
Prendre son temps, au sens de « prendre du temps pour soi », ne consisterait-il finalement
pas à prélever un morceau de temps objectif, physique, mesurable, puis à se l’approprier afin de le
synchroniser sur son temps intime, subjectif et qualitatif ? Il s’agirait alors d’un processus, inhérent à
chaque individu, un mécanisme cohérent visant à rendre opérante sa propre temporalité, peut-être
un moyen parmi d’autres d’atteindre une forme d’harmonie intérieure.
On pourrait alors légitimement se demander si la capacité à prendre son temps suppose
d’avoir au préalable une connaissance de soi « suffisante ». Pendre du temps pour soi serait-il une
condition nécessaire au bonheur ? Doit-on se connaître soi-même pour s’épanouir ?

Virginie

Atelier Stylosophie « Qu’est-ce que ‘prendre son temps’ ? »